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Jeudi 8 février 2007 4 08 /02 /2007 15:59

L’enfant de mer.

 

 

 

Il y a, sur les bords du lac Léman, à Excenevex, une superbe villa, haute de deux étages, avec toutes sortes de pignons, de tourelles, de chiens-assis, jaillissant des multiples facettes de son toit contourné ; de vérandas et de lucarnes, et de tout ce que le goût baroque d’un esthète aux allures bizarres peut donner à une belle et grande maison de maître. Cette maison est mienne, depuis six mois que je l’ai reçue en héritage de mon oncle Bernardin. Le vieil homme, dont j’avais grand soin, n’avait pas eu besoin de disparaître pour me faire accueil dans sa belle demeure, avec toute ma nombreuse famille. Nous vivons là depuis bien longtemps. Depuis toujours, puisque je suis le seul héritier du docteur, mon vieil oncle, et que j’ai vécu avec lui, comme son fils, depuis mon enfance. Mes parents avaient disparu en mer dans le naufrage du Cachalot en 1894.

 

Mon oncle ayant une grosse fortune personnelle, et pouvant me faire jouir des bons soins d’une éducation bourgeoise, m’avait accueilli, alors, comme j’avais sept ans, et m’installa dans sa superbe villa tarabiscotée, m’accordant tout un étage pour mon appartement, ma salle d’étude et les logements de ma nurse et de mon institutrice.

 

Mais, je ne voudrais pas vous induire en erreur : la villa dont je vous parle à présent n’est pas celle d’Excenevex. Nous habitions alors sur l’île de Noirmoutier, tout au bout du monde, dans un joli bois de chênes verts et de pins, où quelques grandes maisons s’étaient bâties sous un coup de mode dans un espace loti par un homme d’affaire local.

 

Une grande plage, non loin, accueillait dans sa courbe parfaite, les quelques cabines sur roues que l’on descendait pour les bains de mer. Mais mon oncle préférait un minuscule coin de sable protégé par de grands blocs de rochers que dominait la tourelle d’un phare. Cette plage, plus petite que notre maison, s’ensanglantait des éboulis de la terre ferreuse qui la surplombait. Nous l’appelions l’Anse Rouge.

 

Mon oncle, le docteur Puermare, était un éminent médecin qui avait pratiqué toute une belle carrière dans les familles bourgeoises du quartier de la cathédrale, à Nantes. C’était aussi, et surtout, un infatigable ichtyologue. Cherchant, fouinant partout, ratissant les criées, poursuivant jusque chez eux les pêcheurs, qui le connaissaient bien, pour fouiller le premier la poissonnade d’où il rapportait parfois un spécimen intéressant. Il connaissait tous les noms des poissons, mais aussi des coquillages, des mollusques, des crustacés, des vers, et de toutes les choses vivantes qui peuplent les recoins d’eau et les profondeurs du large. Je ne pouvais, devant lui, prononcer les périphrases imagées qui désignent telle ou telle créature. L’étoile de mer ne devait être appelée que Astérie, et les violâtres et flamboyantes anémones reprenaient leur dénomination scientifique d’actinies.

 

Pourtant, mon oncle, malgré la rigueur de son travail, malgré l’autorité de ses démonstrations et le respect qu’il inspirait dans les milieux scientifiques, gardait aussi un profil de rêveur, de poète, de savant à longue barbe et à lunettes épaisses, tel que l’imagerie populaire se plaît à les représenter. Il faut dire que tout le bas niveau de la grande villa, où l’on loge habituellement la buanderie, les réserves et cuisines, était ici occupé par un vaste réseau d’aquariums de toutes tailles, où nageaient, où flottaient, où rampaient et ondoyaient des faunes enchevêtrées, baignant les camaïeux brunâtres de leurs replis dans la lumière verte qui filtrait à travers les sombres feuillages des chênes verts et des pins, et pénétrait par les vastes fenêtres arquées du soubassement. Les aquariums du docteur étaient des curiosités que quelques élus, seuls, étaient autorisés à visiter. C’était aussi un sujet de plaisanterie où l’on laissait penser que l’éminent docteur avait un bon brin de folie.

 

 

 

Un matin de juillet, un garçon à cheval vint chercher mon oncle pour qu’il se rende à l’Herbaudière où l’équipage du caboteur  le Saint-Christophe avait ramené dans ses filets le corps d’un petit noyé. Garceau, le patron, était un ami du docteur et un de ses meilleurs rabatteur. Il avait l’œil pour repérer les spécimens qui pourraient intéresser, par leur configuration, leur taille, leur état de gestation, les travaux d’éternels classements du scientifique. Lorsqu’un matelot était blessé, c’était le docteur Puermare qu’il faisait venir, bien qu’il fût plus éloigné. Mais, aujourd’hui, c’était le constat évident de la mort qui attendait l’oncle Bernardin, sur la plage de l’Herbaudière. Le cocher étant en congé, mon oncle, un peu à regret, m’emmena avec lui pour que je m’occupe de l’attelage, une fois rendus là-bas.

 

Nous sommes arrivés comme le soleil se couchait, rasant d’une dernière tiédeur les sables blonds du rivage. Les mats de tous les navires plantaient au ciel des tisons cliquetants qui s’embrasaient dans le feu du couchant écarlate. Mon oncle descendit précipitamment de la voiture et s’approcha du groupe d’hommes silencieux qui entouraient la petite victime. Les femmes, sur la dune, retenaient dans leurs jupes les enfants mi-curieux, mi-terrifiés, et attendaient, en bavardant silencieusement, que l’on précise d’où venait le petit. J’ai rapidement fixé la longe de la jument à l’organeau d’une barque retournée sur le bord du chemin. Et je suis descendu sur la plage pour rejoindre mon oncle. Il s’était agenouillé et auscultait le cadavre avec des froncements de sourcils, des rictus du coin des lèvres, qui trahissaient son dépit de ne pouvoir rien faire, mais peut-être aussi une vague interrogation qu’il n’osait pas encore expliciter à Garceau et à son équipage formant une demi-ronde autour de lui.

 

Le petit noyé était un garçon qui paraissait un peu plus jeune que moi, (peut-être avait-il sept ou huit ans ?) Il était entièrement nu, couché à plat dos sur un carré de voile d’un bleu lavé. Ses cheveux un peu longs formaient une flaque encore luisante, comme un bouquet d’algues échouées.

 

J’étais un peu honteux de voir sa nudité, et en même temps ravi par la beauté extraordinaire de son corps découplé, et que j’aurais qualifié de vivant, s’il n’était pas, hélas, mort noyé, assurément. On avait fermé les yeux du garçonnet, et ses longs cils dessinaient sur ses joues les striures d’encre que l’on découvre dans les huîtres que l’on vient d’ouvrir. Le corps, à peine séché, avait un élancement de nageur, une souplesse de poisson, et la peau ne présentait ni marbrure, ni gerçure, ni cyanose, mais donnait l’aspect d’une soie douce, seulement marquée aux épaules et aux genoux du treillis résillé qu’avaient imprimé les mailles du filet de pêche. Je me suis senti tout ému devant ce jeune enfant que la mort avait cueilli, et qui reposait, là, au milieu de ce chœur de matelots, comme un ange marin. J’ai pleuré silencieusement tandis que mon oncle auscultait encore le petit corps, appuyant sa poitrine, tâtant la chair humide, caressant le visage tranquille.

 

Je me suis assis dans le sable, là tout près, pris d’une tristesse douce et muette, offrant à ce camarade, que je ne rencontrerais jamais, des pleurs intérieurs et secrets.

 

J’entendais à peine mon oncle qui s’était relevé et qui discutait avec Garceau et les autres hommes, à voix basse, dans la pénombre où s’absorbaient peu à peu la plage et son catafalque enfantin. Je comprenais pourtant quelles étaient les interrogations du docteur : L’enfant, étant nu, n’était pas identifiable puisque personne, ici, ne le connaissait. Mais il semblait bien extraordinaire de trouver ainsi, en mer, le corps nu d’un enfant. Il aurait fallu qu’il tombât de quelque bateau ; mais pourquoi dévêtu ? Avait-il été jeté à l’eau ? Mais pourquoi ? Et par qui ? Et puis, l’aspect du corps ne rappelait guère celui d’un noyé : pas de gerçures, pas de gonflement. La mort semblait très récente, mais aucun bateau n’avait signalé la disparition d’un enfant. Le corps ne portait aucune trace de sévices, et seules les mailles du filet avaient marqué la peau. Mais la physionomie de la petite victime faisait plus penser à un enfant mort asphyxié dans un sommeil étourdissant qu’à un petit noyé.

 

La nuit était venue. On ne pouvait pas rester là. Deux hommes emportèrent le petit jusqu’à la sacristie où des femmes l’habillèrent et l’étendirent sur une table parée d’un linge. Nous sommes rentrés, mon oncle et moi, n’échangeant pas un mot : lui, préoccupé du mystère de cette difficile autopsie, et moi chaviré par une tristesse pleine de langueur.

 

 

 

Trois jours plus tard, le Saint-Christophe, remontant ses filets dans le même secteur, au nord de l’île du Pilier, repêcha deux autres enfants. Mais les naufragés, totalement épuisés, semblaient se noyer encore lorsqu’ils furent étendus sur le pont du caboteur. Ils ouvraient des yeux stupéfaits et paniqués, et sont morts rapidement d’épuisement, ne parvenant pas, dans leurs pauvres hoquets, à reprendre le souffle qui leur manquait.

 

Prévenus aussitôt, nous sommes retournés, mon oncle et moi, à l’Herbaudière, et le village entier était là, à ce jour, pour savoir ce que l’on pourrait connaître de ce nouvel accident qui endeuillait le bourg de son mystère tragique.

 

Les victimes étaient, cette fois, deux fillettes : l’une de cinq ans environ, et l’autre qui en paraissait onze ou douze. Comme la fois précédente, les petites noyées avaient été repêchées nues, et il ne paraissait en vue, dans le secteur, aucun bateau, quoique les fillettes se débattissent encore lorsqu’elles furent repérées. Quel était ce mystère ? D’où venaient ces pauvres enfants ? Qui les avait dévêtues et jetées à la mer dans les remous de ces lointains rocheux ?

 

 

 

Comme la fois précédente, j’ai accompagné mon oncle sur la plage et, malgré ma pudeur, j’ai contemplé les deux enfants. La petite, légère et douce comme une roussette, et la grande, d’une beauté fine et élancée, d’une vigueur inconnue pour moi qui découvrais cette pauvre et belle nudité de petite fille, d’une majesté endormie de raie cendrée, onduleuse et fragile dans sa force internelle.

 

Les hommes s’étaient reculés sur la dune laissant aux femmes le soin des deux petites filles étendues sur un taud goudronné, d’un noir luisant. Le soleil rayonnait encore dans le ciel jaune, mais les amas de grisures, là-bas sur la mer, amenaient des orages pour le soir. Tout cela était triste et maléfique, et les accents d’amertume se lisaient dans les intonations chantonnantes des plus vieilles femmes. Elles marmonnaient, sans vouloir se faire comprendre, et sans vouloir non plus que l’on entendît pas quelques mots inquiétants comme diablerie, malédiction et d’autres propos de la même eau.

 

Les fillettes furent bientôt revêtues de linges blancs, après que mon oncle eut fait, en quelques palpations, les mêmes constatations que quelques jours auparavant. Pauvres enfants dénaturés ! Étendues sur les étroites échelles qui leur servirent de brancard, leurs cheveux défaits flottaient comme des fucus renversés, et leurs mains faseillantes semblaient nager encore dans l’air humide de cette triste journée. Les femmes suivaient, comme pour un premier et provisoire convoi funèbre. Et l’on sentait qu’une inquiétude sourde électrisait la simple douleur de ces noyades inexpliquées.

 

 

 

Ce soir-là, l’orage ne s’épancha que très tard. Seul dans ma chambre, la fenêtre ouverte sur la mer moite, j’ai sommeillé longtemps. Je retrouvais sans cesse les images des enfants noyés. J’ai écouté la lourde absence de bruit qui précède les ondées orageuses. Mais cela semblait sans fin. Je trempai mon visage dans l’oreiller, cherchant, pour un instant, le plaisir étouffant d’une bouffée de fraîcheur dans le tissu propre et gonflé de la taie. Je noyais ma peur vague dans cette plongée séquentielle. J’aurais pu être leur ami, s’ils n’étaient pas morts. J’aurais pu les sauver, peut-être ?... Mes pensées roulaient, tumultueuses, tandis qu’au dehors, la laisse découverte chantait dans la fadeur chaude de la nuit ses chuintements et ses frémissements de vie, et d’eau lentement mouvante. Puis le tonnerre arriva, déjà puissant au premier éclat, et une soudaine bourrasque, encore brûlante des relents de cette journée trop longue, fouetta les arbres haletants et fit courir sur l’eau plane le clapotis grave et intense de l’averse. Je me suis assis sur mon lit pour respirer l’odeur chaude de l’eau et les effluves sableux que les terrains secs exhalaient sous le tourbillon des grosses gouttes en rafales. Je pensais violemment au petit garçon de l’autre jour, et aux deux petites mortes d’aujourd’hui. Je les aurais aimés, s’ils avaient pu vivre.

 

 

 

Ce n’est que le surlendemain que j’ai appris ce qui s’était passé à l’Herbaudière. La sacristie avait brûlé, incendiée sans doute par la foudre et, comme elle était attenante à la réserve de bois, elle avait flambé comme une torche, toute la nuit, offrant, au petit jour, le spectacle d’un brasier encore rayonnant qui était entouré de tous ceux qui avaient luté, sans espoir contre le feu, et d’une foule de badauds, murmurante. Ainsi ont disparu les trois corps des enfants, ajoutant encore au mystère. Mon oncle avait, sans doute, été mis au courant le jour même ; mais il ne m’en avait pas parlé.

 

 

 

Une semaine plus tard, il décida de se rendre lui-même sur les lieux où le Saint-Christophe avait halé les naufragés. Je l’ai tant supplié, qu’il m’a permis de prendre part à cette croisière de reconnaissance. Nous sommes partis à quatre sur le caboteur, par une matinée de petite pluie fine et persistante. Garceau menait le bateau dans le chahut léger de la mer houleuse. Le docteur Puermare, mon oncle, discutait encore avec le matelot, un gars robuste d’une trentaine d’années, qui s’était proposé pour donner un coup de main. Quant à moi, je m’étais juché tout à l’avant du pont et solidement agrippé à la ferrure d’une poulie plate, j’accueillais avec délices les gifles d’eau renouvelées que les lames lançaient en percutant le bois sonore de la proue.

 

Nous avons tiré quelques bords dans le secteur intéressé. Le matelot et mon oncle avaient jeté un petit filet de traîne, et le bateau ralenti grinçait d’efforts, faisant claquer ses flancs dans les eaux translucides, et lançant des gerbes blanches qui s’égrenaient en une pluie livide et éphémère. Le crachin mouchetait mon visage.

 

Enfin ! (ou peut-être devrais-je dire hélas !) le filet, une fois encore, au moment d’être hissé, laissa apparaître une silhouette d’enfant. J’avais agrippé le bastingage et je regardais avec une horreur curieuse ce repêchage espéré et redouté. Trouverions-nous enfin le meurtrier qui perdait ses enfants dans la profondeur de l’océan ? Sauverions-nous, enfin, une petite victime de la terrible et immense noyade ? Pourrions nous l’arracher à cette mort nue et infinie ? Déjà le filet, raclant le bord, soulevait la poche ruisselante où l’enfant épuisé, envahi d’algue et de fretin se tenait comme un poulpe échoué. Mon oncle criait des ordres et aidait lui-même le matelot à la manœuvre. Garceau, à la barre, maîtrisait le mouvement du caboteur, et l’on sentait dans cette frénésie du sauvetage la force têtue de l’homme face à l’âpre baiser de la mer déchirée.

 

Soudain, comme on allait poser le filet sur le pont, le docteur Puermare, lançant un commandement bref, rejeta le filet à la mer et fit empanner le Saint-Christophe. Stupéfaits mais obéissants, Garceau et le matelot manoeuvrèrent, et le réseau tendu du piège de fil s’étoila dans les creux et les crêtes, laissant s’égailler les lames argentées des poissons. Le Saint-Christophe tanguait et, tous quatre, l’œil révulsé, observions l’étrange scène de cette ré-immersion. Aucun n’osait apostropher le docteur, mais nous observions, cœur terrifié, l’acte irréparable qu’il avait décidé d’accomplir, sans comprendre, sans appréhender le moins du monde cette brusque volte-face.

 

                     Regardez ! Cria-t-il soudain, le petit revient à lui !

 

Là, sous nos yeux, le garçon, échoué dans des paquets d’algues sombres, reprenait mouvement, peu à peu, et semblait nager sous l’eau pour se défaire de ses invisibles liens. Mon oncle releva un peu le filet pour interdire toute sortie, et nous regardions avec stupeur le garçon agile nager en rond dans la flaque cerclée, glissant sa nudité luisante dans les varechs arborescents et dans les longues ondulations des ceintures de Neptune. Il nageait, sans cesse, ne respirant pas, coulant parfois dans le creux d’eau pour en sonder la grille emprisonnante.

 

Mon oncle, alors, réagit et envoya le matelot chercher une barrique dans la cale. On la mit sous la trappe et on la remplit d’eau jusqu’à la gueule. Puis le filet fut relevé, et mon oncle, ému et frissonnant, s’agenouilla dans les algues dégoulinantes, souleva le garçonnet suffoquant et le glissa dans le grand tonneau débordant. Aussitôt, le petit repris vie et, totalement immergé, palpa les parois de son étroite prison, levant parfois, vers le ciel et vers nous, un regard bouleversant et interrogateur. Mon oncle ne parlait plus. Il regardait avec fascination son étrange capture. Il fit mettre le cap sur les Rochers de Saint-Pierre et sur l’Anse Rouge.

 

 

 

Mon oncle s’enferma dans le soubassement de la villa jusque tard dans la nuit. Je restai seul, désoeuvré. Nous étions rentrés en fin d’après-midi, et j’ai eu le temps, avant le dîner, mon oncle ayant réclamé la tranquillité absolue et m’ayant suggéré d’organiser ma collection d’algues séchées pour se débarrasser de moi, d’aller me promener dans le bois environnant. Je restai préoccupé. Je ne comprenais pas ce que j’avais vu. Qui était ce garçon ? Pourquoi nageait-il si merveilleusement ? Et, quand ressortirait-il de l’eau ? Je n’étais pas bien sûr de me rappeler son visage. Je ne l’avais vu que quelques instants lorsque, du fond du tonneau, il avait levé ses yeux vers le ciel bruineux. Mais, cela restait une image doublement floue : frissonnante dans les remous de la surface de l’eau, et faseillante dans les à-coups de ma mémoire agitée.

 

Après le dîner que je partageai avec les seuls domestiques, je sortis de nouveau pour promener le long de la côte mon inquiétude et ma curiosité insatisfaite. J’ai cheminé d’abord sur la plage des Souzeaux, gravissant ensuite les rochers jusqu’à me trouver en face du Cob. Puis je suis revenu à travers les bois qui égouttaient dans la lumière sanglante du soleil mort-né de l’horizon, des perles de rubis sombres et fraîches. Je songeais toujours, bien sûr, à mon oncle et au garçon qu’il avait enfermé dans les vastes pièces aux fenêtres arquées. Comment s’appelait-il, ce garçon ? Pourrait-il devenir mon ami ? J’étais plongé dans ces réflexions comme j’atteignais la villa et que ma gouvernante me pressait de rentrer et de me coucher. Les bois assombris versaient déjà des flots de nuit sur la villa anguleuse. Au rez des bosquets de tamaris, de genets et de romarins, des voûtes de lumières jaunes et bleutées allumaient tout le soubassement de la villa, comme s’il fût devenu, dans sa totalité, un immense aquarium de clarté. Je suis allé me coucher.

 

 

 

De toute la journée du lendemain, je n’ai pas vu mon oncle ; et les salles du bas sont restées fermées. C’est à la nuit suivante que j’ai entendu mon oncle remonter dans son appartement. Peu après, la pendule du salon a sonné quatre heures, et je me suis levé et habillé furtivement. Je suis descendu au rez-de-chaussée puis, attentif mais résolu, je suis allé chercher la clef et je me suis rendu dans les salles aux aquariums.

 

La lumière pâle, diffuse, que le ciel naissant coulait sur l’île endormie, dessinait des lunules fragiles dans les arcs du soubassment. Il régnait là une atmosphère fraîche et humide de grotte marine où pétillaient les mille bruits de la vie océane.

 

Dans le plus vaste aquarium, dont on avait déménagé les mérous, leurs hôtes habituels, le corps du garçon flottait, sans vie, sur un lit d’algues enchevêtrées. Je m’approchai, fasciné et malheureux. J’écrasai sur l’épaisse vitre mon visage et mes mains, et je contemplais, là, si près de moi, ce garçon noyé que mon oncle conservait affreusement, comme un poisson à étudier.

 

Des petits éperlans, dans un coin de l’aquarium, reposaient comme une grappe immobile de fruits argentés. Ils dormaient, sans doute, indifférents à la présence du naufragé. J’avais le cœur plein de tristesse et de lassitude devant ce spectacle encore renouvelé de la mort enfantine. Le petit corps flottait entre deux eaux, lové dans le bouquet d’algues, recroquevillé comme un petit qui dort. Je ne voyais pas son visage, et ses cheveux flottants auréolaient son crâne comme une touffe de filaments, ou comme l’étoile immense d’une anémone sphérique : actinia gigantis.

 

Le ciel s’allumait, les fenêtres blanchissaient, et le monde, mêlé de mers et de surfaces, où je me trouvais, s’éclairait de teintes glauques et vitreuses.

 

 

 

Soudain, le corps du petit noyé frémit et se déploya, comme une algue que le courant étire. Le garçon s’éveilla et tourna vers moi son regard mouillé ? Je l’ai regardé longtemps, sans oser bouger, sans oser penser, ni sourire, ni faire aucun signe. Je ne pouvais pas le croire, bien que cela m’apparût clairement ; le petit garçon vivait. Il n’était pas noyé, et semblait respirer tranquillement au fond de l’eau.

 

Il m’a contemplé, lui aussi, longuement. Il avait un joli visage, long et fin, et je trouvais une grande beauté à ses yeux verts, foncés. Il m’a souri, et j’ai souri à mon tour, répondant à ce signe de confiance. Il a nagé tout autour de sa cellule océane, et son corps glissait harmonieusement, sans ces sursauts que les nageurs ont lorsqu’ils détendent leurs bras ou leurs jambes. Pas un instant sa nudité ne me gêna, tant elle semblait évidente à ce parfait nageur de fond. Je découvrais même la délicieuse beauté de ce corps d’enfance, libre et souple, ondulant et soyeux.

 

 

 

Je suis resté plusieurs heures, sans doute, tournant autour du vaste aquarium, découvrant sans cesse les attitudes, les sourires, les regards de ce petit garçon qui m’était si semblable et pourtant si extraordinaire. Il m’apprivoisait, peu à peu, et ce plaisir très doux que j’avais de le découvrir semblait me métamorphoser, moi-même en être marin. Il me prenait l’envie de nager autour du large aquarium, et ma voix, inutile, s’était endormie pour laisser parler les seuls linéaments de nos visages attentifs. Nous avons joué à nous poursuivre, à nous cacher, à faire danser nos doigts sur la vitre frontière qui retenait nos caresses impossibles.

 

 

 

Je ne suis remonté dans ma chambre que lorsque j’ai entendu du bruit dans l’office. La journée s’est écoulée, pour moi, comme une nuit. Je ne parlai guère. Et il me semblait que je nageais dans l’air pour aller ici ou là. Sur le soir, mon oncle était encore enfermé en bas, et je suis allé jusqu’à l’estacade cueillir des moules au pied des poutres découvertes. Après quelques heures de sommeil, je suis retourné, comme la veille, à la première aube, dans la salle aux aquariums. L’enfant de mer dormait encore et je suis resté tout près de lui, à le regarder, simplement. Il s’est éveillé enfin, et je lui ai fait présent des moules que j’avais glanées. Agenouillé sur le fond de sable, les fesses sur les talons, il décortiqua avec patience et plaisir les mollusques qu’il suçait d’une lèvre gourmande. Nous avons passé, encore ce jour-là, quelques belles heures ensemble.

 

 

 

Le matin suivant, mon enfant de mer était éveillé lorsque je suis descendu, et, tout content de me voir arriver, il me fit de grands signes que je ne compris pas d’abord. Mais, comme il nageait avec vélocité tout autour de l’aquarium, je saisis enfin qu’il me proposait de le rejoindre pour que je nage avec lui. L’idée était simple et belle. Inexplicablement, j’avais un peu peur : peur de cette impossible rencontre, peur sans doute de ma propre nudité que je ne connaissais pas, peur peut-être de me noyer ou de devenir, moi aussi, un enfant marin.

 

Pourtant, comme mon ami s’était arrêté et, par ses mimiques, m’invitait à nouveau à le rejoindre, je me suis résolu à cet improbable voyage dans l’aquarium. Je me suis dévêtu et, escaladant par derrière le vaste bassin de mer, je me suis retrouvé accroupi, en équilibre, au-dessus de la surface mouvante. Mon ami, le visage riant, m’attendait, tendant ses bras pour m’aider à descendre. Je me suis immergé, lentement, accrochant mes mains aux bords. Mon enfant de mer m’a soutenu, doucement, puis, glissant sous moi, il m’a emporté dans la petite piscine vitrée.

 

Nous avons joué pendant une heure sans doute, et je goûtais une liberté inexplorée, celle de la nage nue qui donne au corps la vigueur, la souplesse, de la vie marine. Et celle de l’amitié des caresses, où les mots sont inutiles puisque les mains s’attrapent, puisque les corps se glissent, se frôlent, se portent, puisque le contact des membres qui se tiennent en raconte plus que n’importe quelle conversation.

 

Je plongeais, de temps en temps, mon visage sous l’eau, et nos rires, alors, se confondaient à bout portant, éclatant comme une chanson de bulles dans le balancement de l’eau prisonnière.

 

 

 

Je suis revenu, chaque matin de cet été, pour et vivre avec mon ami, mon enfant de mer. Et je me sentais merveilleusement bien dans cette eau protégée. J’allais aussi, parfois, de plus en plus souvent, dans la journée, nager au large de l’Anse Rouge, ou dans les creux de rochers, pour récolter quelque trésor que je rapportais dans l’aquarium. Mon enfant de mer cachait tout cela dans le sable pour que je ne sois pas découvert par mon oncle.

 

Celui-ci vivait enfermé. Je ne le voyais plus guère. Moi, je vivais nu, nageant sans cesse dans la mer libre ou dans l’aquarium. Mais je compris, peu à peu que, malgré notre amitié, malgré mes visites quotidiennes, mon enfant de mer vivait, somme toute, prisonnier. Il passait, chaque jour, de longues heures sous le regard de mon oncle, un regard affreusement pénétrant et anonyme, le regard de l’étudiant qui dissèque, du savant qui ausculte et note. Je savais bien que mon oncle mettait toute sa passion de scientifique dans l’étude qu’il menait, et sans doute aussi une émotion indicible. Mais pour moi, je ressentais de plus en plus l’horreur de cette situation. Mes bains de liberté, dans cette baie, au large des rochers, s’attristaient de l’absence de mon enfant de mer. J’avais honte de goûter ces joies, ces ivresses de l’espace, de l’océan, offertes à mon corps dévoilé quand je savais, dans le même instant, mon ami retenu dans l’aquarium de mon oncle. Et les présents que je lui apportais, les bouquets d’ulves marines, les écheveaux d’hymenthales, les poignées de crevettes, les étrilles agressives et les placides tourteaux, ne compensaient plus cette perte de la liberté qui se souffrait plus vivement chaque jour.

 

 

 

À la fin du mois d’août, je pris ma résolution et je tâchais de confier à mon ami le projet d’évasion qui s’élaborait dans mes pensées opiniâtres. Je ne sais pas trop ce qu’il en comprenait ; nos conversations n’avaient toujours été que jeux, caresses, regards amicaux et festins partagés de fruits de mer. Une nuit, pourtant, je suis venu le voir avec toute l’appréhension et l’angoisse de ce que j’avais projeté. J’avais, avec moi, une seille et une chandelle. La nuit était profonde dans le sous-sol de la grande villa, quoique la pleine lune, au-dehors, tamisât ses nacres laiteuses jusque dans les buissons environnants. Les arcatures vitrées n’étaient qu’une ombre pâle dans l’opacité des salles où les aquariums chuchotaient leurs milles stillations secrètes.

 

 

 

Ma chandelle, diffusant une claire et fraîche tache de lumière, se reflétait dans les parois sombres et miroitantes, et multipliait, parmi les aquariums, des gouttes de clarté, comme des joyaux sous-marins. J’ai posé la chandelle sur le bord du bassin central, je me suis dévêtu, silencieusement, précautionneusement, solennellement, comme si, cette fois-là, il fallait que chaque geste fût parfait, pareil à un rituel exceptionnel. Je me suis couché dans l’eau fraîche où dormait encore le garçon. Je me suis immergé totalement et, hésitant, le cœur défaillant de tendresse et de résignation je me suis approché de mon ami pour poser sur son visage un baiser de bulles. L’enfant de mer s’est éveillé. Je lui ai montré le seau que j’avais préparé, je lui ai montré l’extérieur, et je l’ai soulevé hors de l’eau pour expliquer l’escapade que je projetais. Il était hésitant, anxieux, bien sûr, de sortir de l’eau, mais je l’ai guidé pour qu’il s’accroche à mon dos : ses bras à mon cou, ses jambes sur mes hanches. Et, avec bien des difficultés, je l’ai sorti du vaste aquarium.

 

J’avais imaginé, je ne sais pourquoi, que nous courrions ensemble jusqu’à la plage proche. Mais mon enfant de mer ne pouvait pas seulement tenir debout. J’ai eu une seconde d’hésitation ; le pauvre garçon était bien pitoyable. Il glissait sur le carrelage, comme une épave et, son visage plongé dans la seille donnait l’impression qu’il se noyait volontairement.

 

Alors je l’ai repris dans mes bras, je l’ai glissé sur mon dos, et je l’ai emporté, ouvrant les portes instinctivement, agrippant le récipient de bois d’une main, soutenant le corps de mon ami de l’autre. Je peinais sous le poids déséquilibré, et je m’agenouillais tous les vingt pas pour que l’enfant puisse plonger son visage dans l’eau.

 

J’ai traversé le jardin, presque en courant. J’ai filé sur le chemin, et les gravillons m’infligeaient des douleurs suaves que j’adorais souffrir pour la liberté de mon ami de mer. Des faisceaux de lumière blanche nous griffaient au passage, sous les grands chênes torves et sombres.

 

Je me suis agenouillé encore, en haut de l’escalier de planche qui descend sur la plage de l’Anse Rouge. Mais le seau s’est renversé. Mon ami se crispait sur mon dos, suffoquant dans l’air libre de la côte. Je me suis relevé, j’ai dévalé les degrés de planche, j’ai couru sur le sable froid, plongeant soudain dans la lumière blanche et immobile de la lune superbe.

 

Je suis tombé. Et je craignais, à trop le faire attendre, de laisser mourir le garçon. Je le saisis à pleins bras, comme un frère jumeau. Le sable sec couvrait nos nudités embrassées et, malgré mon appréhension et mon angoisse, je savourais l’étreinte faible mais confiante et fraternelle de mon enfant de mer.

 

 

 

Il s’épuisait. Je le sentais bien. Et moi, autant que lui, ou presque ! Mais il accrochait, avec passion, ses mains à mon cou. Vacillant sur mes jambes, soutenant le garçon, tant bien que mal, assis sur mes mains ouvertes, j’ai franchi les derniers mètres de la plage et je me suis effondré dans l’eau clapotante où la lumière sélénique brodait de fragiles dentelles d’écume.

 

Mon enfant de mer, aussitôt, sentant l’ivresse de l’eau libre, a rampé vers les creux mouvants et s’est plongé dans l’allégresse de l’océan retrouvé. Haletant, heureux et malheureux à la fois, je me suis assis sur la grève, les mains, les fesses et les pieds dans l’eau, et j’ai regardé mon ami qui cabriolait dans les premières vagues. Puis il est parti, silencieux et gracieux, m’offrant, comme un dernier sourire, une gerbe d’eau que ses pieds ont lancée sur moi.

 

 

 

Mon oncle ne m’a pas battu lorsqu’il a constaté la disparition de l’enfant. Mais ses collègues l’ont mis au ban de leurs sociétés pour ses grotesques affabulations. Il n’y avait plus aucune preuve de rien. Nous avons quitté cette île merveilleuse que je garde toujours en mon cœur, et mon oncle, reclus sur les bords du lac Léman, est devenu ichtyologue de poissons d’eau douce !

 

Par Thierry Prellier - Publié dans : NOUVELLES
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Jeudi 8 février 2007 4 08 /02 /2007 16:00

             L'Histoire de Bertrand.

 

 

 

 Je me suis donné la mort il y a une dizaine d'années, je crois. On aime la mort, on la déteste, et puis un jour il vous faut lui donner rendez-vous. Je repose ici, à présent, dans le cimetière de la Blanche, parmi les pierres tumulaires, les fosses, les croix de fonte, parcourant de mon pas funèbre les allées coronales du monastère, foulant le sable, gris de poussières cinéraires.

 

Je ne te nommerai pas, toi, mon compagnon de mort, vieux moine sourd et idiot qui, le premier, écoute la logorrhée sans fin de mes mémoires d'enfance. Oh ! Je t'en ai déjà évoqué des bribes, mon vieux, des résurgences folles dans les matins d'hiver. Je veux, aujourd'hui que le ciel recommence, te raconter l'histoire de Bertrand qui fut ma seule amour terrestre. J'ai cinq fois l'âge de raison, et la mort m'a saisi en pleine jeunesse, simplement, comme une fin nécessaire à l'histoire de mon ami.

 

Je l'ai nommé Bertrand, ici, et ce sera le seul travestissement de la réalité. Mon ami portait un autre nom. Que celui-ci reste collé, muché, sur les parois concaves de mon crâne vidé, ainsi que la flatrure interne d'un servage de l'âme. Je te mentirai donc sans cesse, mon vieux, en l'appelant Bertrand. Mais, après avoir hésité longtemps sur les lieux, les circonstances, les faits de notre histoire, je veux laisser tout cela en sa vraie place, en son vrai temps, sur l'île où se glacent mes os.

 

Ah ! Pauvre vieux ! Que la nature t'a heureusement privé de l'entente et de l'entendement ! Tu me regardes, de tes yeux froids et brouillés, fasciné par les mouvements de mes lèvres fanées, figé dans une attention d'hypnobate funambule, figé sur l'enroulement vertigineux du fil de mes écrits. Vas-y, moine tordu, repais-toi de mes reliques nues, je te dirai tout mon malheur, tout mon bonheur, pour que tu n'en saches jamais rien.

 

 

 

Tu vois, lorsque j'étais vivant, j'ai réuni des preuves, des témoignages. J'ai un plein cartable de photos, de lettres, de carnets de dessin, de débuts de romans, de poèmes aussi, et autres vestiges vénérés dans les staurothèques, reliquaires et lieux sacrés, mais réprouvé avec mépris par les docteurs de la science médicale. Je te reparlerai, de temps en temps, de ces pièces, non pas à conviction, mais à confusion et à déréliction.

 

C'est un curé de Nantes qui pourrait fournir la première preuve testimoniale. Ce serait une photo de Bertrand, tel que je l'ai rencontré. Il avait dix ou onze ans. Je me souviens de cette photo là ! J'ai dû la voir chez le père Biloin, un jour où, quelques années plus tard, je cherchais des clichés du petit Pierre. ( Ah ! Je te parlerai sans doute aussi du petit Pierre. J'ai écrit, pour lui, mon premier poème. Je te le lirai, plus tard. Je chercherai... Je crois bien l'avoir revu, il y a peu de temps, dans un cahier rongé d'humidité de ma valise ocre rouge.) Sur cette photo, Bertrand est assis, parterre, dans l'herbe, au fond de la cour de récréation. Il joue de la flûte à bec. Et ses yeux baissés lisent une partition posée au sol. Je ne crois pas que j'aie été particulièrement amoureux de lui, cette année-là. C'était la première fois que je participais à un patronage, et j'étais tout heureux de trouver tant d'amis. Mais sans doute le rencontrais-je un peu, au cours des jeux, des baignades, des repas. L'année suivante, je le retrouvais donc comme un visage connu, et il faisait partie de mon équipe du Radeau de la Méduse.

 

Mes souvenirs sont confus. Qu'importe si je ne les évoque pas dans leur chronologie ? J'avais treize ans alors. Je jouais mon existence entre des passions opposées de pureté et de sensualité. J'oscillais déjà de la vie à la mort, de l'extase mystique au blasphème, de l'eau lustrale à la sanie, convaincu et dubitatif tour à tour, roulé dans les mensonges du monde et dans les miens propres.

 

Je n'ai pas de photos de cet été-là où Bertrand devint mon ami. Ou bien, peut-être que je confonds tout et que c'est moi qui l'ai pris, jouant de la flûte au fond du jardin. Je ne sais plus...

 

 

 

Eh ! Le vieux ! As-tu connu, à Barbâtre, l'école Saint-Étienne qui s'adossait aux dunes, juste en face de l'église ? C'est là que nous vivions l'été, toute cette troupe d'enfants, pas tout à fait louveteaux, mais portant foulard et béret. Il était mignon, le petit Bertrand avec ses cheveux fauves, ses yeux de chats en caresses, et ses mains délicates soutenant le flûtiau. Nous formions une bonne paire de copains, moi, le grand basané, brûlé de soleil, de deux ans l'aîné, et lui, petit biquet tout blond, fragile comme un ange. Nous partions en excursions sur les rivages circonvoisins, sac au dos, le nez dans les soleils levants.

 

Mes souvenirs sont égoïstes, étrécis sur notre seule amitié. J'ai oublié les autres enfants, les "Chers Frères" qui nous accompagnaient, les équipes que nous retrouvions après des heures de marche. Mon cerveau calcifié, comme une pierre précieuse au fond d'une géode, ne conserve que l'essentiel de cette vie d'enfance. Bertrand était mon ami.

 

J'avais découvert la jouissance sexuelle peu avant. À la fin de ma douzième année. Comme tous, je me rongeais le cœur à me demander si j'étais déchu. Je préservais de longs temps de pénitence où je tâchais de rédimer les luxures auxquelles je m'étais laissé aller. Je me lavais avec emphase, et détergeais à l'eau glacée les smegmas honteux de mon sexe recroquevillé. J'exerçais mon corps efflorescent à des mouvements gymniques, offrant ma nudité interdite à l'effort, à la tension, à la déchirure des assouplissements.

 

 

 

Ah ! Pauvre vieux morts que nous sommes ! Les fusées blanches de nos agitations solitaires n'ont plus cette douceur de notre adolescence. Nous étions si beaux, alors, tirant la virgule de nos sexes pour des plaisirs nouveaux ! Et l'on nous a fait croire au péché ! À la folie ! À la déchéance physique ! Où sont-ils, les curés de l’opprobre qui nous ont contraints, qui ont adultéré nos premières extases pour une virginité incomprise ? Où sont-ils les médecins faussaires qui fustigeaient mes caresses phalliques dans leurs Larousse Médicaux, lourds comme des pièges ? Allez ! Vieux moine, viens avec moi. Allons hurler au chapitre de ce cloître, allons brandir l'ostensoir de nos sexes levés dans les fumigations chlorées des thuriféraires en aubes courtes. Que tout le jus qu'ils ont retenu vienne les noyer dans leur hypocrisie glacée ! Eh ! Sacré vieux mort de ma mort ! Tu crois que je ne t'entends pas fourbir ta vieille verge raidie, au fond de ton linceul, dans tes nuits de prières ?

 

 

 

Je m'étais promis, cet été là, de ne pas me toucher, voulant offrir à Dieu la souffrance de ma rétention. En fait, il faut dire que j'avais peur, en collectivité, que l'on devinât mon secret. Chacun, dans son lit, taisait ses élans, craignant que sa respiration ne prît l'ampleur d'un soufflet d'harmonium. Et personne ne disait rien à personne.

 

Avec Bertrand, je jouais sur le sable, j'écrivais des récits de voyages imaginaires, je croquais du chocolat, acheté en cachette à l'épicier ambulant. Je me souviens qu'un soir de pluie où nous campions, j'avais eu à cœur, en tant que chef d'équipe, de tout faire, de tout préparer, pour préserver mes camarades. Mais c'est surtout Bertrand que je couvais, l'entourant de soins, comme un grand frère attentionné.

 

Je m'étais blotti, enfin, au crépuscule, dans mon duvet trop froid, et je gisais à l'orée de la toile, comme une momie. Bertrand, petit frère espiègle et caressant, me donnait la becquée de petits bouts de sucre ou de biscuit. Endolori de froid et de fatigue, je laissais l'adorable enfant exciter mon plaisir en distribuant, puis en refusant les miettes savoureuses, petit marionnettiste doucereux tirant les fils du pauvre pantin que je me laissais être.

 

Le lendemain, au petit jour, nous avons plié la tente et rejoint, sac au dos, avec notre équipe, le vieux quai de l’Herbaudière, l’ancien port, avant qu’ils ne le creusent pour les bateaux de touristes. Nous avons embarqué sur l’Innocent, tout le patronage et les chers frères, et quelques malles de provisions. L’île du pilier est à deux milles de la côte, mais c’est une île ! L’île d’une île, le bout du bout du monde, un territoire de Robinson pour les âmes enfantines éprises de rêves.

 

Nous avons visité le phare, couru la lande frémissante de lapereaux, cueilli des bouquets de cristes et d’œillets que nous offrions aux frères installés sous la grande toile du campement. Cette Terra incognita fut la notre deux jours durant, et toute une nuit. Nous jouions à empiler des galets plats pour édifier des amers sur le haut de l’estran. Nous cueillons des crabes et des oursins, mais moi seul avais le courage de manger des crevettes vivantes en les étêtant simplement d’un coup d’incisives.

 

Le soir, frère Federico, qui aimait tant nous apprendre des ritournelles pieuses en italien, nous avait réservé une extraordinaire surprise. Au moyen d’un projecteur portable et d’une génératrice, il organisa, sur le drap volant de la grande tente, la projection du Capitaine Courageux. De quoi nous émouvoir et nous faire pleurer, tous, perdus sur notre vaisseau d’illusion.

 

Cette nuit-là, l’île du Pilier berça nos cœurs du meilleur de ce qu’on appelle la Fraternité.

 

 

 

J'ai beau fouiller, chercher dans ma mémoire embue, les souvenirs se sont fanés. Je ne peux plus retrouver quand j'ai su que j'aimais Bertrand. Nous avons fait du théâtre ensemble, mais c'était un peu plus tard, je crois ? En fait, nous avons sans doute perdu contact pendant pas mal de temps. Je ne me souviens même plus de lui l'été suivant. Ou bien, en y réfléchissant, c'est peut-être l'année de notre quatrième patronage de juillet que j'ai commencé de l'aimer après avoir eu ce qu'on appelle des attouchements avec lui. Mais, l'ai-je connu entre-temps ?

 

Mais oui ! Ça y est ! C’est en allant au lycée, lorsque j'avais quatorze ans, que je retrouvai Bertrand. Il était dans une plus petite classe, mais je le rencontrais, de temps à autre. Et puis, nous avons joué dans la salle paroissiale 29° à l'ombre de Labiche, Humulus le muet de Anouilh et Le Médecin volant de Molière, dans la troupe de l'aumônerie.

 

Ah ! Mon sacré vieux moine, je suis content d'avoir retrouvé cela. Il faut raconter à un pauvre sourd comme toi pour retrouver la mémoire. Tu vois, je croyais que c'étaient des amours enfantines qui nous avaient réunis Bertrand et moi : Mais ce sont plutôt des passions adolescentes. Enfin ! Des passions ! Va savoir ?

 

Bertrand était de deux ans mon cadet. Et j'appréciais cette amitié où je me sentais grand frère, protecteur. J'aimais les petits; je cherchais toujours la présence des enfants plus jeune que moi, ainsi que le petit Pierre dont je t'ai parlé tout à l'heure.

 

Ah ! Que ton regard est vide, vieux moine de ma solitude. Tu te souviens du petit Pierre ? Mon premier poème, et la seule joie de le savoir mon ami ?

 

Les petits, c'était une recherche continuelle. Je trouvais des prétextes pour leur parler, pour participer à leurs jeux. J'avais sans doute l'air godiche avec ma stature d'adolescent vite poussé, parmi la pépinière des gosses toujours plus jeunes. Mais, tel était mon tempérament. Peut-être éprouvais-je une certaine répulsion pour les vanités sexuelles des jeunes gens de mon âge. Les revues pornographiques, les exhibitions chahuteuses, dans les odeurs de toilettes ou de vestiaires, m'inquiétaient plutôt.

 

Je rêvais d'amours pures, d'angéliques relations, où le sexe n'était d'ailleurs pas absent, mais venait comme un souffle sensuel, sublime de beauté, de grâce et de préciosité. As-tu connu ces contradictions du charnel et du spirituel, cette confrontation déchirante du corps qui veut jouer et jouir, et de l'esprit en quête de perfection et de solennité ?

 

 

 

Et, cependant, me voici, à quinze ans, dans les dunes dorées de la Guérinière, ivre de mon amitié avec Bertrand, comblé par la beauté de ces landes marines que je connais si bien et que j'adore; me voici abandonné à des attouchements banals qui dévoient l'émotion que j'avais d'être seul à seul avec mon ami.

 

Tiens ! Je vais te montrer encore une photo. Je l'ai prise moi-même, sur la plage, à contre-jour du soleil couchant. Bertrand, de profil, a un genoux dans le sable. Il est comme un écuyer rendant hommage, dévoué, serviable, mais droit et fier face à l'océan, le regard lointain, beau comme un sphinx parfait. Il m'a pris en photo, à son tour, au même endroit, et cette mutuelle capture et offrande de l'image, cette collimation magique de l'œil mécanique, figeant le temps pour un regard perpétuel, avait déjà la force d'un aveu d'amour.

 

Oh ! Je l'aimais, cet été-là. Faisant semblant de n'avoir que cette amitié bruyante des garçons en patrouille.

 

Toi qui es moine, tu as dû connaître cela dans les dortoirs douteux des séminaires : tu sais bien... tout ce que le folklore paillard tonitrue dans les Bréviaire du Carabin ! Il y a, dans ces communautés adolescentes de garçons, des rituels tapageurs et cruels où se ricanent les pudeurs blessées. On a peur, on a honte de ses désirs de tendresse, alors ces désirs sont transfigurés en gestes d'arrogance. Ce sont des exhibitions, des violences détournées, des déshabillages vexatoires, des gestes obscènes, des volées de mains sournoises, brutalisant l'intimité, quand elles auraient tant voulu être caresses douces.

 

C'est ainsi que, ce soir-là, sur les dunes gagnées d'obscurité, nous nous sommes retrouvés, Bertrand et moi. Comme par aventure, comme par bravade, nous avions déclaré que nous nous installerions loin du groupe. Nous savions, l'un et l'autre, que nous nous recherchions. Mais, l'aurions-nous pu avouer ?

 

 

 

Mon compagnon de mort, mon témoin auriculaire qui ricanes dans ta surdité ironique, peux-tu comprendre la misère de ces amours adolescentes, Qui s'interdisent à elles-mêmes l'aveu de leur émotion ?

 

Nous étions enfin seuls, et loin de tous. J'ai bousculé Bertrand, comme un chaton qui lance la patte à son frère de lait. Lui m'a regriffé et, dans un tumulte vif et fougueux de querelle féline, nous avons, chacun, agrippé le sexe de l'autre pour une succussion batailleuse et enragée. Il n'avait fallu que quelques secondes de cette rixe pour que mon petit copain se recroquevillât sur lui-même. Hébété, je lui demandai pourquoi il se réfugiait ainsi, et ce qu'il se passait. Sa réponse, cinglante et désagréable brisa ce qui pouvait rester de plaisir à cette mascarade violente. Il avait juté, comme nous disions alors, et cela arrivait comme une mauvaise chance et non comme un plaisir. Je restais seul, écœuré, frustré, avec ma verge raide, abandonné tout à coup après ce corps à corps imbécile.

 

 

 

Tiens ! Vieux moine de ma nuit, viens avec moi traîner dans le cloître mouillé. Allez ! Je te tiendrai le bras. Nous sommes morts, mon vieux, enfermés dans ce monastère usé, comme des fantômes cénobitiques. Tu as une gueule infecte de momie pourrissante, et moi, je ne suis plus qu'un squelette hâve, perdu dans cet enfer de bousculades. On me pousse, on me parle, on me triture, on me torture. Des aiguilles sournoises forment des griffes aux mains des anges ; on me perd dans des couloirs sonores, on me laisse dans des tombeaux muets, dans des cercueils blancs, capitonnés, trop grands pour moi, dont on visse sans fin les couvercles odieux. Allez ! Viens ! Allons boire l'air glacé de la nuit noire.

 

 

 

C'était une nuit aussi noire, que celle où Bertrand, sans le vouloir, sans le savoir, m'offrit le premier rituel du sang. Cette blessure symbolique me faisait femme, me faisait agneau, offert au tranchant de l'arme, pour une pactation d'éternelle adoration.

 

J'avais pelé des fruits que nous mangions ensemble autour d'un feu mourant. La nuit était sans fin. Je piquais, du bout de ma lame effilée, des morceaux que j'offrais à Bertrand ou que je mordais moi-même. Soudain, par facétie, mon copain voulut attraper, avant que je le croque, un quartier piqué sur le canif. Sa main, maladroite, me gifla le visage, et le fil du couteau caressa et trancha mes lèvres muettes. Ma bouche, comme un sexe de fillette nubile vivant ses ménarches, pleurait un sang brûlant. Le petit Bertrand, désolé, précipita sa main fine pour retenir les ruisseaux carmins. Et cette caresse de ses doigts d'enfant sur mes baisers baignés de rouge épais, cette supplication secrète de ses yeux pour que je ne trahisse pas aux autres la naïve brutalité de son geste : Toutes ces attitudes silencieuses de douleur, de confusion, de complicité, avaient une force religieuse de cérémonie oblative. Il avait entaillé mon sourire virginal pour en faire un reflet sexuel, une vulve vive, au cœur de mon visage, où ses doigts longs et doux tamponnaient, d'un mouchoir blanc, la sève rougeoyante.

 

Nous nous étions écartés, loin du feu, loin du groupe, pour que l'on ne soupçonnât pas la violence et la tendresse qui nous avaient saisis. Bertrand me suppliait des yeux pour que je ne le dénonce pas, que je ne le trahisse pas. Et moi, je suppliais le ciel que mon ami ressentît l'émotion que je connaissais.

 

 

 

Je le trouvais beau, Bertrand, avec son air enfantin, sa finesse chérubine, et ses longs cheveux blondissants qui retombaient sans cesse, voilant sa face de Christ enfant. Ainsi que des moinillons d'enluminures pieuses, on nous voyait ensemble aux prières vespérales, à la messe, jouant, moi de la guitare, et lui de la clarinette, ou bien chantant en contrepoint un bel Alléluia. Nous étions amis, deux ravissants petits bienheureux des hagiographies de catéchisme, une image de pureté dans la foisonnante brutalité de la troupe masculine du patronage. Le cher frère Joël nous aimait bien, tous les deux, et nous avait même offert des glaces au quatorze juillet. Mais, si cette vision de notre douce amitié est vraie, il faut y ajouter les malaises et les préoccupations qui nous froissaient le cœur ou, tout au moins, qui froissaient le mien puisque nous n'avons guère parlé de nos sentiments ni de nos désirs.

 

Bien sûr, j'avais envie de le tenir dans mes bras, mon petit Bertrand, mon benjamin, mon frère de rêve ; j'avais envie que nos chahuts se fassent étreintes, que nos agaceries deviennent caresses, que nos complicités s'érigent en découvertes de nos corps interdits. J'avais envie de voir son cul et d'offrir le mien, j'avais envie de partager mes spasmes de plaisir, de lui offrir ma jouissance, d'apprivoiser la sienne. J'avais envie de je ne sais quel partage des corps et des cris, pour une amour de sexe et de sève. Et nous n'avons pu que nous arracher une branlée furtive, d'une main coupable et frénétique, où lui seul a juté, comme avec douleur et dépit, renfrognés dans notre déception indicible où je suis resté à la fois insatisfait, frustré de ce plaisir que j'avais voulu lui offrir, qui s'était mué en désagrément, et volé de cette jouissance que j'aurais tant voulu lui devoir.

 

 

 

Tu es sourd, mon vieux moine, et l'on a dû te brocarder mille fois sur cette fameuse perversion-qui-rend-sourd. As-tu cherché, dans les vieux dictionnaires ce que les doctes lexicographes ont jugé bon de dire à ce sujet ?

 

Ah ! Nous pouvions cacher le secret de nos jouissances, et craindre tous les mots ! Je regardais mon teint qui risquait de devenir olivâtre; j'examinais mon corps Qui pouvait s'étioler, et mes yeux s'embrumer dans une jaunissure coupable. J'apprenais aussi les mots : masturbation, onanisme, chiromanie, et leurs multiples traductions argotiques...

 

Je me lançais, seul, dans des débats théologiens, dans des arguties de jésuite. Si on ne s'aidait pas de la main mais, qu'avec beaucoup d'effort, on jouissait dans son oreiller, est-ce que cela comptait ? Et si on le faisait avec un autre ? Ce que j'avais, hélas, adultéré dans notre escapade dunaire mais dont l'idée remplissait tous mes phantasmes d'alors, ce n'était plus de la masturbation puisqu'on était à deux ! ? Est-ce cela que les romans appelaient des caresses ? Pour moi, caresse s'employait pour des glissées douces de la main sur la peau. L'agitation de la branlette devait-elle s'appeler caresse aussi ?

 

On s'invente mille péchés lorsque l'impudique confession menace. Et aucun ne sera avoué. Les dictionnaires sont veules, qui glosent sur des mots définis avec des pincettes, sur des vocables qu'ils feignent de ne pas reconnaître. Ils ne se sont jamais touchés, dis, les collaborateurs du Grand Larousse du XXème Siècle ? Ils ne savent pas que branler ne signifie pas seulement chanceler ou osciller ? Ils n'auraient pas pu évoquer les phantasmes, les plaisirs, (les culpabilités certes aussi ) mais enfin et surtout la quasi-unanimité de l'usage onaniste ? Je croyais être rare, être seul, peut-être, à tant me traire le sexe pour mes solitaires mulsions, et j'en ressentais une angoisse et une gloire contradictoires.

 

 

 

Mes lèvres avaient gardé une subtile cicatrice, une tension perpétuée, un relief intérieur que ma langue seule savait deviner sur le labre et le labium, tel un éternel baiser, vulnéraire et douloureux.

 

Cet été-là, nous avons joué, pour le petit public du patronage, une pièce de Labiche : Les deux timides. Regarde comme nous jouions : partout et toujours, en promenade, sur la plage, en chevauchée à bicyclette, nous répétions nos rôles, déclamant les répliques dans des postures incongrues. Je faisais le personnage de l'un des timides, le Prétendant, et Bertrand jouait la jeune fille à marier. Ah ! Quelle magie que l'illusion théâtrale ! Je croyais, dur comme fer, que je serai acteur toute ma vie. C'était une passion, et l'objet de mes lectures, de mon travail. Mais surtout, en cette occasion, cela me permis, devant tous, comme pour une véritable cérémonie, de proclamer mon amour indicible.

 

J'étais là, sur la scène ( que nous avions construite avec des bancs, dans la majesté encadrée d'un théâtre à l'italienne de fortune, les rideaux de drap flottant au vent ) revêtu fièrement d'un habit à queue-de-pie. J'étais là pour de faux mais pour de vrai aussi. Et je pensais très fort, en moi-même, que mes paroles n'étaient plus du jeu.

 

Bertrand, apprêté en demoiselle, avec ses longs cheveux blonds, fardé, paré de dentelles et, tout simplement émouvant avec son sourire tout proche, faisait battre mon cœur, battre mon sang. Je m'agenouillais devant lui et, proclamant intérieurement la sincérité, la réalité de la situation, je lui disais : « Je vous aime, je vous adore... »

 

Sacré moine paillard ! Sacré goliard de ma mort ! Je vois tes babines baver, comme si tu comprenais la folie de mes souvenirs ; je te vois ricaner en diable lorsque mes mains se joignent pour un aveu trop souvent différé. Non ! Non ! Ne te méprends pas. Tes mains ignobles dessinent autour de moi des silhouettes arrondies. Tu sens la vague d’érotisme, d’amour sublime, de feu charnel, qui me porte en avant. Mais ce ne sont pas tes banales et impures chevauchées de tribades que je t’évoque : ce sont des amours, folles et pures, comme peuvent l’être les errances adolescentes. Allons ! Ne t’agite pas ainsi. Les contorsions des damnés ne font que redoubler la vigilance de nos tortionnaires.

 

Quittons ces tombes souffreteuses, et rejoignons la côte, au-delà des chênes-verts. Les morts ont l’infini pour seul miroir. Les reflets noirs berceront notre nuit.

 

 

 

Une année, presque encore, a passé. C’est au printemps, peu après mes seize ans que j’ai vécu avec Bertrand un moment que j’ai appelé notre  étreinte.

 

Ah ! Quelle confusion et quel dépit en moi de n’avoir pas su mieux... ( je cherche le verbe qu’il me faut choisir ici ) mieux vivre ? Mieux comprendre ? Mieux profiter ? Non ! Rien de cela ne va. De n’avoir pas su sortir du jeu, sortir du théâtre de la réalité de l’être.

 

Je ne vais pas te raconter tout cela en un récit détaillé et chronologique. Je me suis tant ressassé ces trois jours de passion, que ma mémoire se mettrait à balbutier. Là encore, j’ai des documents, des preuves que je te montrerai : une lettre écrite un an après et que je n’ai jamais envoyée, et peut-être une ou deux rédactions laborieuses pour m’agriffer à mes souvenirs délébiles.

 

La relation amoureuse, même si elle m’a comblé, ( et frustré tour à tour ) reste, après tout, une péripétie, sinon banale, du moins partagée par beaucoup. Cependant je crois que nous avions, à la fois, dépassé les simples curiosité d’amis adolescents et, a contrario, conservé des gestes enfantins. C’était une relation charnelle, angélique et légère. Le surprenant de tout cela, c’est qu’à force d’avoir revécu mille fois en pensées ces jours partagés avec Bertrand, je suis incapable de savoir si nous avons goûté nos plaisirs une ou deux fois. Mais qu’importe, au fond !

 

 

 

Quel malaise rétrospectif m’a envahi dans les jours suivants, et me préoccupe toujours, d’avoir tenu des propos si naïfs sur le baiser, sans me douter de rien. Car si, bien sûr, j’espérais, en partageant ces trois jours de vacances avec Bertrand, échanger avec lui des caresses amoureuses, jamais je n’ai pensé à l’embrasser, jamais je n’avais supposé sa bouche contre ma bouche.

 

Le premier soir, donc, comme nous bavardions à plusieurs, je me souviens d’avoir évoqué l’idée que, dans mon esprit, ma virginité nuptiale se révélait plutôt dans ce baiser jamais encore esquissé, et que je réservais à la vraie, à la seule épouse qui partagerait ma vie. Je voulais offrir, à cette idéale promise, ce qui s’offre pour la première amour, l’unique, celle qui comble toute une existence. Il me semble, lorsque j’essaie aujourd’hui de comprendre cela, que je portais en moi l’espoir d’une sorte d’union sublime et solennelle, l’idée de la grande amour romantique et fervente. Où plaçais-je, dans tout cela, ma passion pour Bertrand ? Je ne peux me l’expliquer aujourd’hui. Et la mort qui m’étreint a perdu toutes les justifications de cette pensée dédoublée.

 

 

 

Dans la nuit, parmi le silence religieux de la chambre, nous étions côte à côte, non pas corps à corps comme en des amours d’adultes, mais bord à bord ainsi que des dauphins qui se frôlent et se glissent. Et puis, sans que j’aie vu quoi que ce soit, dans la nuit profonde où nous baignions, le visage de Bertrand s’est accosté au mien. Je n’y pensais pas, je ne l’avais seulement pas supposé. Non pas que cela me parût impossible, ou incongru, ou déplacé. Non ! Je n’y avais jamais pensé.

 

Le premier baiser, c’est un peu le seul. Contrairement à tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivit dont le souvenir me reste flou, évanescent et fragile, le baiser de Bertrand, lui, est vivant. Je l’ai partagé hier, tout à l’heure. C’est comme si je l’échangeais encore, et toujours, chaque nuit de ma mort.

 

Ce fut une caresse immobile, grave et muette, comme un serment que l’on échange d’un clignement des yeux, d’une poignée de main. Il faisait nuit et je vois pourtant encore, avec une lucidité eidétique, le geste doux de son visage, le murmure de nos souffles secrets. Je vois le duvet premier de sa lèvre, ce velours naissant d’une finesse ciliaire, l’humidité chaude et nouvelle de sa bouche, précieuse dans la nuit.

 

Ce baiser est éternel en mon âme perdue.

 

 

 

Mais, en moi, une sorte de malaise s’insinuait, évanescent. Un doute, une réserve qui ternissait l’éclat de mon bonheur. Connais-tu le doute, moine sourd, connais-tu cette abominable imperfection de l’esprit en suspens ? Vieux compagnon de ma mort démentielle, as-tu douté un jour pour un regard fragile, un silence perpétué ?

 

Alors je repensais sans cesse à ces heures délicieuses, à nos amours légères, à tout cela. Jamais nous n’avions parlé d’amour. Oh ! Je l’aimais, tu peux me croire. Et, pour ma mort renouvelée, je l’aime sans cesse, de toutes mes agonies.

 

Et peut-être ne m’aimait-il pas ? Peut-être n’était-ce qu’un jeu, qu’une débauche ironique. Comme il me repoussait, parfois, d’un rire aigu auquel je me blessais ! Comme il était égoïste, aussi, m’oubliant après son plaisir ! Et quelle déception, pour moi, au cœur de tant d’amour, de devoir lui chuchoter, lui quémander, avec humiliation,  la caresse à mon sexe, qu’il avait négligée !

 

Mais, a contrario, sa caresse était douce et longue et lente, comme une marée sans fin qui ennoie un continent entier.

 

 

 

Bertrand m’aimait. J’en étais sûr. Et puis je le perdais, pour des heures insipides, pour des banalités.

 

Aussi, ce baiser qu’il m’avait offert, qu’il m’avait volé dans la nuit extasiée : était-ce une évidente manifestation de son amour ? Ou une moquerie, une désacralisation narquoise de mes rêves de pureté ? Avait-il déjà embrassé ? N’étais-je que l’objet d’un jeu répété ? Non ! Ce n’était pas possible ! Un baiser est une caresse solennelle entre toutes, un serment amoureux, une muette profession de cœur. Cela avait bien plus d’importance que nos caresses sensuelles.

 

On peut se faire jouir seul, mais le baiser est un partage nécessaire, la plus intime communion. Et pourtant, je doutais encore. Soupesant les évidences, les convictions, les apparences et les suppositions.

 

Je quittais Bertrand, après ces trois jour, au sortir de la Messe Pascale, heureux, comblé de toutes nos amours tacites, mais amer de n’avoir pas su échanger un mot de nos sentiments. Car, moi-même, je ne disais rien, n’osant avouer avec des phrases ce que je révélais avec mes regards, mes attentions, mes caresses. Peut-être souffrait-il de la même incomplétude que moi ?

 

 

 

La mer est houleuse et noire, vaste reflet émietté de nos âmes damnées. J’aime cette perpétuelle claque des lames sombres sur le mur résigné qui protège le bois de la blanche. L’écume, bouleversée, lèche et relèche encore les pierres pâles et creuses. Des giclées bouillonnantes fusent en gerbes diaphanes ainsi qu’un vaste et irraisonné jeu de jets d’eau.

 

Viens là ! Suivons, en haut, ce vieux mur, au-dessus du tumulte balancé des vagues incessantes. Nous nous ferons peur, encore, au-delà de notre mort, goûtant l’ultime dégoût de l’espoir dans les crachins et les crachats de l’océan écœuré.

 

Viens là, moine essorillé, allons crever encore nos tympans lacérés, allons briser nos cordes vocales en hurlant, nous aussi, face à la tempête froide, l’effroi de nos douleurs humaines . . .  Bertrand ! !

 

 

 

Je ne savais rien de Bertrand. Nous ne nous étions rien dit, et notre rencontre pascale n’avait peut-être pas d’importance. Pour moi, ravagé de doutes, de désirs, de délires, ma vie était transformée, comme échouée sur un îlot inconnu. Je ne pensais plus à rien qu’à ces instants sacrés de notre communion. Je me répétais sans cesse les scènes successives de ces trois jours de rêve. J’en suivais le chemin, j’en goûtais les douceurs, j’en redoutais les heures perdues, je m’en reprochais les hésitations, les silences qui étaient peut-être des désaveux. Dans la solitude de mes nuits volontaires, je rejouais nos rôles, je redisais nos longs tacets, je me branlais, doucement, douloureusement, de cette main lente et fragile dont il m’avait bercé le sexe. Je me faisais jouir en souffrance, je hurlais mes baisers froids dans le vide, titubant de ne pas retrouver la bouche de mon petit Bertrand. Je faisais cela, en mémoire de Lui.

 

Je ne l’avais seulement pas vu nu ! Je ne connaissais ni ses fesses, ni la raideur de sa verge nouvelle. C’est à peine si, dans l’ombre du demi-soir, j’avais pu contempler ses épaules et son dos, et ses reins que je dénudais peu à peu au prétexte d’un massage. Quelle contradiction ! Je me contenterais d’un sourire, d’une complicité lointaine, aujourd’hui. Et pourtant, insatiable, au sortir de nos brèves amours, je regrettais déjà son petit cul que je ne pourrais jamais dessiner, son corps fluets, sa virilité d’enfant pubère que je n’aurais jamais osé photographier.

 

Il me manque les images. De nos cinq sens, la vision est le seul pour lequel, communément, on convoite de conserver une mémoire, une mémoire réelle ( j’allais dire palpable ) une mémoire probante, consultable, transmissible. Je l’aurais portraituré, Bertrand, je l’aurais saisi dans la boîte noire d’un appareil photo, je pourrais te convaincre de son existence, de sa beauté, de sa sensualité apolline.

 

Tes oreilles mortes n’entendent pas mes confessions, mais, sale moine indifférent, tu aurais su la beauté de mon petit ami. Oh ! Les deux ou trois clichés que j’ai réunis dans mon album ne portent pas la force folle de mes désirs ! J’aurais tant aimé jouir, encore aujourd’hui, devant l’image de son corps dévoilé, devant son sexe levé, devant son cul, ses lèvres nues et son sourire charmant ! Devant son regard, simplement. Son regard caressant aux heures où il m’aimait ; son regard . . . juvénile et joyeux, où je ne peux plus me plonger.

 

 

 

Je me souviens, un jour, avoir rencontré une figure enfantine où je croyais revoir Bertrand. C’était à la messe, une petite fille assise tout près de moi, le front haut tantôt dégagé, tantôt drapé du rideau de lourdes mèches déferlées. Je croyais le voir, mon ami perdu. Je retrouvais ses lèvres pinçant le bec noir de sa clarinette, j’entendais le roulis frais de sa voix aiguë, le frémissement de ses narines futiles, légères comme un sourire internel. Je pleurai, ce jour-là, comme chaque jour sans doute, mais avec plus de saveur.

 

Quelle idée ! De ne vouloir conserver de ses amours que des souvenirs photographiques ! Quelle réduction ! Quelle cécité ! Toi qui es sourd, mon vieux compagnon de moine, compagnon de mort, te souviens-tu d’anciennes voix ? Entends-tu résonner, dans la voûte étonnée de ton crâne fissile, des timbres récurrents ?

 

Ah ! Si je pouvais me retrouver près de mon petit Bertrand, je ne me contenterais pas de la photographier sous tous les angles, de le fouiller de mon regard voleur et volatile, il faudrait aussi que j’enregistre le son de ses paroles, le bruit de son pas qui vient, l’éclaboussure de son rire enfantin, les mélodies oubliées qu’il jouait avec moi, le souffle de sa respiration quand nous jouions à la bagarre, et son souffle immobile, quand il m’a embrassé.

 

J’empreindrais sa main dans des kaolins, puis j’embaumerais son sexe d’argiles figulines, je masquerais de plâtre son visage mobile pour façonner encore ses profils tant aimés.

 

Quant au goût et à l’odorat, il me faudrait, comme en des rituels magiques, conserver des mèches de cheveux odorantes, des linges imprégnés de flaveurs éternelles. Il suffirait d’enflaconner des larmes et du sang, de garder en des fioles précieuses comme des ciboires la libation des giclées que je n’ai pas goûtées, pour de sublimes et subliminales eucharisties.

 

 

 

Nous n’avons jamais reparlé de ces vacances-là, avec Bertrand. Nous étions deux camarades de lycée, sans plus. Je vivais une vie normale d’adolescent, avec les plaisirs et les doutes, les vigueurs et les lassitudes de mon âge.

 

Pourtant, chaque soir, à ma ferveur chrétienne, à mes prières sincères, s’ajoutait un rituel, un culte secret que je rendais à mon ami. Et peut-être d’ailleurs, non pas à Bertrand lui-même, mais à l’Amour qui nous avait unis, à cette émotion que nous avions partagée. À la vie, enfin !

 

J’installais des chandeliers, des parfums. J’écoutais des musiques sacrifiées. Je mettais en scène des cérémonies cryptées, feutrées, où se mêlaient les canons sacerdotaux que je connaissais bien ( car j’aimais &agr

Par Thierry Prellier - Publié dans : NOUVELLES
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