XII MAISONS ET PAYSAGES
La maison de Fétigny
La maison est ancienne et montre une lézarde,
Les chambres n'ont plus rien que des meubles vieillis.
Le grenier poussiéreux n'est pas même en mansarde
Et les coffres crevés n'offrent que des fouillis.
La pièce où je me trouve était celle des maîtres.
Je suis dans un grand lit face à de vieux portraits.
Le balcon ferronné longe les deux fenêtres,
Leurs battants sont ouverts, au loin on voit les crêts.
Le cimetière, en face, accompagne l'église.
À l'endroit où je dors sont nés plusieurs enfants;
Dans ces draps, la grand'mère est morte sans surprise,
Dernière locataire, il y a bien dix ans.
Et, ce soir, je suis là, par hasard de passage.
Je pense à ces humains qui ont vécu ici,
Qui ont aimé, souffert, pleuré dans ce village :
Importants, comme moi, et labiles aussi.
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L'église de Fétigny
L'église est toute vide, oubliée, délaissée.
Elle sonne pourtant un semblant d'angélus
D'une cloche étonnée : quelques coups, tout au plus !
Sous les fonts baptismaux, la clef est là, glissée.
J'ai parcouru la nef, et sa voûte blessée,
La sacristie percluse, encombrée de tissus,
D'étoles dédorées. J'y découvre un Jésus
Rouillé, mité, mangé, et la Vierge froissée.
Le cimetière, autour, rayonne ses tombeaux:
(Les mortes et les morts ont de vieux noms, très beaux :
Célestine, Bernard, Hélène et Mathurin.)
L'un d'eux, tout blanc, porte une croix ruinée :
Marie Martgabriel, née en 1905,
Décédée un Noël, en sa seizième année.
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Le Marquis
Le père Pontoizeau est donc mort cet hiver !
On l’a trouvé couché, un matin, sous la neige,
Dans son petit jardin, à deux pas de la mer.
Ce n’était qu’un voisin, mais notre vie s’abrège
Toujours un petit peu quand s’en va un humain.
C’est le présent qui passe et le passé qui reste
Chaque jour plus ténu, jusqu’au dernier demain,
Sans qu’on puisse pourtant esquisser quelque geste.
Il venait souvent là, sur le petit sentier
Qui longe la maison et domine la plage,
Pour apprécier le vent d’un regard d’amitié.
Et puis, il repartait, en vélo, au village.
Tout le monde l’a vu, avec chèvre et cheval,
Allant à la pâture ou bien, pelle à l’épaule
Et béret sur le front, pédalant, machinal,
Jusqu'à son petit clos encombré d’un vieux saule.
Souriant et bavard, j’aimais le rencontrer.
On parlait du beau temps, des bateaux, de la pêche...
On parlait du bon temps... Il n’est jamais entré
Chez moi, ni moi chez lui. Je l’aimais bien, n’empêche !
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De Lisieux à Honfleur
Il nous a raconté, le Papy de Lisieux,
Un peu de son enfance, avant la grande guerre,
Les lointains souvenirs d’une vie de misère :
Travaillant à douze ans et battu par son vieux.
La grande pharmacie, bien qu’il fît de son mieux,
Le patron lui flanquant son soulier au derrière...
Les virées en bateau pour le pauvre salaire
De crevettes grisées, petit mousse insoucieux.
Et moi qui l’aime tant le bassin de Honfleur,
Ses façades, noircies d’ardoises arrangées,
Ou bien peinturlurées d’une vive couleur.
Je verrai tout cela les prunelles changées.
Et Baudelaire aussi a séjourné là-bas !
Qu’il était émouvant, le grand-père, en tout cas.
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De Concarneau à Pontaven I
— Mais, que peux-tu bien faire, à Concarneau l'hiver ?
Il n'y a rien à voir ; il n'y a plus personne.
Il fait froid et il pleut. À quoi bon, donc, la mer
Quand les plages sont nues, que la ville frissonne ?
— Que m'importe le vent, la pluie et le désert ?
Je ne cherche, je crois, dans la cité Bretonne,
Qu'un peu de solitude. Assis sur le banc vert
Près de la Porte aux vins, je lis, ou je crayonne.
Je regarde les gens ; je suis comme un stylite,
Isolé dans mon monde, exclus, presque insolite.
Je suis venu sans rien et je repars avec.
Sur le petit bateau, je fais mon seul voyage,
Traversant le passage, abordant Lanriec,
Heureux des mêmes jours sur le même rivage.
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Concarneau à Pontaven II
— Et Pontaven ! Le trou ! Tout pourri de touristes
En été, et si mort durant les mois d'hiver !
— Je n'y fais rien. Je m'assois sur le quai. La mer
Est haute à cette heure, et les mouettes sont tristes.
La maison jaune, en face, en reflets fantaisistes
Pointe sa note feu dans les eaux de l'aber,
Et une vieille coque aux allures artistes
Dresse sa flèche rouge semblable à un amer.
Les ridules du port miroitent les lumières :
Les lignes ondulées, les barques, les espars,
Les façades blanchies, les volets bleus, épars.
Je peux rester ainsi, seul, des heures entières,
À regarder le soir qui monte sur les pentes
Couvertes de granits et fleuries d'agapanthes.
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Villerville
Sur la plage humiliée, des rochers immédiats
Hérissent leurs reliefs dans la lumière jaune.
Villerville épuisée, face à la grande zone
Industrielle et grise, offre ses sables plats.
Une vague rumeur de moteurs, des éclats
De rires sauvagins, les appels de la faune
Fluviatile qui pêche ; et moi, ici, qui trône
Au beau milieu des blocs. Sur cette mer, les mats
Ne dressent plus au ciel leurs flèches oscillantes.
Seules les cheminées s’érigent, indécentes,
Parmi les réservoirs semés en bubons blancs.
Tout semble saccagé, dans ce grand paysage,
Par les crasses, les fers, les goudrons, les ciments.
Mais c’est beau, malgré tout quand le soleil surnage.
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Deux mélèzes
Deux mélèzes se penchent,
Seuls parmi les sapins,
Parmi les prairies blanches
Bordées de noirs fusains.
Deux mélèzes aux branches
Dorées dans les matins
Où les neiges s’épanchent
En flocons argentins.
Sur les fonds verts, foncés,
Que met la sapinière,
Les deux arbres dressés
Font une tache claire.
Ô mélèzes oranges !
Orfèvreries des anges.
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La petite fenêtre
La petite fenêtre ouvre sur l’océan
( Sur la Baie de Bourgneuf, disons, exactement)
Le Rocher du Pêcheur, le Lion, la Madeleine,
Les Pères, là-devant, qui affleurent à peine.
Et puis, à l’horizon, la Bernerie, Pornic,
La pointe Saint-Gildas, la Baule, le Croisic,
Saint-Nazaire là-bas et peut-être Guérande
Lorsque le ciel est pur et que la mer est grande ;
Les balises aussi : tout près, Marthe-Roger,
Le phare de Pierre-Moine, à gauche le Pilier.
Quand, dans les tamaris, le soleil roux s’envole,
Il paillette les flots de sa lumière folle,
Et derrière la dune, à l’heure des couchants
Il enflamme à nouveau les canots bleus et blancs.
J’ai envie de pleurer devant ce paysage ;
J’ai envie de t’aimer, fou de rire au passage
Des mouettes orangées par les feux du soleil,
Et de mourir peut-être, à fleur de l’essentiel.
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Géographie
Carcassonne est au sud et Dunkerque est au nord.
Plus haut c’est Knock-le-Zout, plus bas Saint-Jean-Pied-d’-Port .
Je voudrais sillonner de Strasbourg à Audierne,
Depuis les bords du Rhin jusqu’au pays Arverne,
De crêts en pics, en puys, de cluses en abers,
De gouffres en ballons, de lac en bord de mers…
De Roumoules à Riez et Saint-Paul-lès-Durance,
Je voudrais parcourir le beau pays de France.
Toponyme, hydronyme, oronyme… Quels bonheurs
Tous ces noms si jolis, si curieux et chanteurs !
Saint-Jean-les-Deux-Jumeaux, Pellouailles-les-Vignes,
La Cadière-d’Azur, Cuges-les-Pins, ou Signes…
Kerguelen et Doëlan en Clohars-Carnoët,
Locmalo, Inzinzac-Lochrist, ou Le Faouët…
Et les fleuves aussi ! La Dive, la Béthune,
La Rivière d’Étel au lever de la lune…
Et les massifs encore, avec le Mont Aigoual,
L’Esterel, le Cervin et puis le Grand Signal.
Je pourrais vous en dire à l’infini sans doute,
Cueillant toujours les noms tout au long de ma route.
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