L’enfant de mer.
Il y a, sur les bords du lac Léman, à Excenevex, une superbe villa, haute de deux étages, avec toutes sortes de pignons, de tourelles, de chiens-assis, jaillissant des multiples facettes de son toit contourné ; de vérandas et de lucarnes, et de tout ce que le goût baroque d’un esthète aux allures bizarres peut donner à une belle et grande maison de maître. Cette maison est mienne, depuis six mois que je l’ai reçue en héritage de mon oncle Bernardin. Le vieil homme, dont j’avais grand soin, n’avait pas eu besoin de disparaître pour me faire accueil dans sa belle demeure, avec toute ma nombreuse famille. Nous vivons là depuis bien longtemps. Depuis toujours, puisque je suis le seul héritier du docteur, mon vieil oncle, et que j’ai vécu avec lui, comme son fils, depuis mon enfance. Mes parents avaient disparu en mer dans le naufrage du Cachalot en 1894.
Mon oncle ayant une grosse fortune personnelle, et pouvant me faire jouir des bons soins d’une éducation bourgeoise, m’avait accueilli, alors, comme j’avais sept ans, et m’installa dans sa superbe villa tarabiscotée, m’accordant tout un étage pour mon appartement, ma salle d’étude et les logements de ma nurse et de mon institutrice.
Mais, je ne voudrais pas vous induire en erreur : la villa dont je vous parle à présent n’est pas celle d’Excenevex. Nous habitions alors sur l’île de Noirmoutier, tout au bout du monde, dans un joli bois de chênes verts et de pins, où quelques grandes maisons s’étaient bâties sous un coup de mode dans un espace loti par un homme d’affaire local.
Une grande plage, non loin, accueillait dans sa courbe parfaite, les quelques cabines sur roues que l’on descendait pour les bains de mer. Mais mon oncle préférait un minuscule coin de sable protégé par de grands blocs de rochers que dominait la tourelle d’un phare. Cette plage, plus petite que notre maison, s’ensanglantait des éboulis de la terre ferreuse qui la surplombait. Nous l’appelions l’Anse Rouge.
Mon oncle, le docteur Puermare, était un éminent médecin qui avait pratiqué toute une belle carrière dans les familles bourgeoises du quartier de la cathédrale, à Nantes. C’était aussi, et surtout, un infatigable ichtyologue. Cherchant, fouinant partout, ratissant les criées, poursuivant jusque chez eux les pêcheurs, qui le connaissaient bien, pour fouiller le premier la poissonnade d’où il rapportait parfois un spécimen intéressant. Il connaissait tous les noms des poissons, mais aussi des coquillages, des mollusques, des crustacés, des vers, et de toutes les choses vivantes qui peuplent les recoins d’eau et les profondeurs du large. Je ne pouvais, devant lui, prononcer les périphrases imagées qui désignent telle ou telle créature. L’étoile de mer ne devait être appelée que Astérie, et les violâtres et flamboyantes anémones reprenaient leur dénomination scientifique d’actinies.
Pourtant, mon oncle, malgré la rigueur de son travail, malgré l’autorité de ses démonstrations et le respect qu’il inspirait dans les milieux scientifiques, gardait aussi un profil de rêveur, de poète, de savant à longue barbe et à lunettes épaisses, tel que l’imagerie populaire se plaît à les représenter. Il faut dire que tout le bas niveau de la grande villa, où l’on loge habituellement la buanderie, les réserves et cuisines, était ici occupé par un vaste réseau d’aquariums de toutes tailles, où nageaient, où flottaient, où rampaient et ondoyaient des faunes enchevêtrées, baignant les camaïeux brunâtres de leurs replis dans la lumière verte qui filtrait à travers les sombres feuillages des chênes verts et des pins, et pénétrait par les vastes fenêtres arquées du soubassement. Les aquariums du docteur étaient des curiosités que quelques élus, seuls, étaient autorisés à visiter. C’était aussi un sujet de plaisanterie où l’on laissait penser que l’éminent docteur avait un bon brin de folie.
Un matin de juillet, un garçon à cheval vint chercher mon oncle pour qu’il se rende à l’Herbaudière où l’équipage du caboteur le Saint-Christophe avait ramené dans ses filets le corps d’un petit noyé. Garceau, le patron, était un ami du docteur et un de ses meilleurs rabatteur. Il avait l’œil pour repérer les spécimens qui pourraient intéresser, par leur configuration, leur taille, leur état de gestation, les travaux d’éternels classements du scientifique. Lorsqu’un matelot était blessé, c’était le docteur Puermare qu’il faisait venir, bien qu’il fût plus éloigné. Mais, aujourd’hui, c’était le constat évident de la mort qui attendait l’oncle Bernardin, sur la plage de l’Herbaudière. Le cocher étant en congé, mon oncle, un peu à regret, m’emmena avec lui pour que je m’occupe de l’attelage, une fois rendus là-bas.
Nous sommes arrivés comme le soleil se couchait, rasant d’une dernière tiédeur les sables blonds du rivage. Les mats de tous les navires plantaient au ciel des tisons cliquetants qui s’embrasaient dans le feu du couchant écarlate. Mon oncle descendit précipitamment de la voiture et s’approcha du groupe d’hommes silencieux qui entouraient la petite victime. Les femmes, sur la dune, retenaient dans leurs jupes les enfants mi-curieux, mi-terrifiés, et attendaient, en bavardant silencieusement, que l’on précise d’où venait le petit. J’ai rapidement fixé la longe de la jument à l’organeau d’une barque retournée sur le bord du chemin. Et je suis descendu sur la plage pour rejoindre mon oncle. Il s’était agenouillé et auscultait le cadavre avec des froncements de sourcils, des rictus du coin des lèvres, qui trahissaient son dépit de ne pouvoir rien faire, mais peut-être aussi une vague interrogation qu’il n’osait pas encore expliciter à Garceau et à son équipage formant une demi-ronde autour de lui.
Le petit noyé était un garçon qui paraissait un peu plus jeune que moi, (peut-être avait-il sept ou huit ans ?) Il était entièrement nu, couché à plat dos sur un carré de voile d’un bleu lavé. Ses cheveux un peu longs formaient une flaque encore luisante, comme un bouquet d’algues échouées.
J’étais un peu honteux de voir sa nudité, et en même temps ravi par la beauté extraordinaire de son corps découplé, et que j’aurais qualifié de vivant, s’il n’était pas, hélas, mort noyé, assurément. On avait fermé les yeux du garçonnet, et ses longs cils dessinaient sur ses joues les striures d’encre que l’on découvre dans les huîtres que l’on vient d’ouvrir. Le corps, à peine séché, avait un élancement de nageur, une souplesse de poisson, et la peau ne présentait ni marbrure, ni gerçure, ni cyanose, mais donnait l’aspect d’une soie douce, seulement marquée aux épaules et aux genoux du treillis résillé qu’avaient imprimé les mailles du filet de pêche. Je me suis senti tout ému devant ce jeune enfant que la mort avait cueilli, et qui reposait, là, au milieu de ce chœur de matelots, comme un ange marin. J’ai pleuré silencieusement tandis que mon oncle auscultait encore le petit corps, appuyant sa poitrine, tâtant la chair humide, caressant le visage tranquille.
Je me suis assis dans le sable, là tout près, pris d’une tristesse douce et muette, offrant à ce camarade, que je ne rencontrerais jamais, des pleurs intérieurs et secrets.
J’entendais à peine mon oncle qui s’était relevé et qui discutait avec Garceau et les autres hommes, à voix basse, dans la pénombre où s’absorbaient peu à peu la plage et son catafalque enfantin. Je comprenais pourtant quelles étaient les interrogations du docteur : L’enfant, étant nu, n’était pas identifiable puisque personne, ici, ne le connaissait. Mais il semblait bien extraordinaire de trouver ainsi, en mer, le corps nu d’un enfant. Il aurait fallu qu’il tombât de quelque bateau ; mais pourquoi dévêtu ? Avait-il été jeté à l’eau ? Mais pourquoi ? Et par qui ? Et puis, l’aspect du corps ne rappelait guère celui d’un noyé : pas de gerçures, pas de gonflement. La mort semblait très récente, mais aucun bateau n’avait signalé la disparition d’un enfant. Le corps ne portait aucune trace de sévices, et seules les mailles du filet avaient marqué la peau. Mais la physionomie de la petite victime faisait plus penser à un enfant mort asphyxié dans un sommeil étourdissant qu’à un petit noyé.
La nuit était venue. On ne pouvait pas rester là. Deux hommes emportèrent le petit jusqu’à la sacristie où des femmes l’habillèrent et l’étendirent sur une table parée d’un linge. Nous sommes rentrés, mon oncle et moi, n’échangeant pas un mot : lui, préoccupé du mystère de cette difficile autopsie, et moi chaviré par une tristesse pleine de langueur.
Trois jours plus tard, le Saint-Christophe, remontant ses filets dans le même secteur, au nord de l’île du Pilier, repêcha deux autres enfants. Mais les naufragés, totalement épuisés, semblaient se noyer encore lorsqu’ils furent étendus sur le pont du caboteur. Ils ouvraient des yeux stupéfaits et paniqués, et sont morts rapidement d’épuisement, ne parvenant pas, dans leurs pauvres hoquets, à reprendre le souffle qui leur manquait.
Prévenus aussitôt, nous sommes retournés, mon oncle et moi, à l’Herbaudière, et le village entier était là, à ce jour, pour savoir ce que l’on pourrait connaître de ce nouvel accident qui endeuillait le bourg de son mystère tragique.
Les victimes étaient, cette fois, deux fillettes : l’une de cinq ans environ, et l’autre qui en paraissait onze ou douze. Comme la fois précédente, les petites noyées avaient été repêchées nues, et il ne paraissait en vue, dans le secteur, aucun bateau, quoique les fillettes se débattissent encore lorsqu’elles furent repérées. Quel était ce mystère ? D’où venaient ces pauvres enfants ? Qui les avait dévêtues et jetées à la mer dans les remous de ces lointains rocheux ?
Comme la fois précédente, j’ai accompagné mon oncle sur la plage et, malgré ma pudeur, j’ai contemplé les deux enfants. La petite, légère et douce comme une roussette, et la grande, d’une beauté fine et élancée, d’une vigueur inconnue pour moi qui découvrais cette pauvre et belle nudité de petite fille, d’une majesté endormie de raie cendrée, onduleuse et fragile dans sa force internelle.
Les hommes s’étaient reculés sur la dune laissant aux femmes le soin des deux petites filles étendues sur un taud goudronné, d’un noir luisant. Le soleil rayonnait encore dans le ciel jaune, mais les amas de grisures, là-bas sur la mer, amenaient des orages pour le soir. Tout cela était triste et maléfique, et les accents d’amertume se lisaient dans les intonations chantonnantes des plus vieilles femmes. Elles marmonnaient, sans vouloir se faire comprendre, et sans vouloir non plus que l’on entendît pas quelques mots inquiétants comme diablerie, malédiction et d’autres propos de la même eau.
Les fillettes furent bientôt revêtues de linges blancs, après que mon oncle eut fait, en quelques palpations, les mêmes constatations que quelques jours auparavant. Pauvres enfants dénaturés ! Étendues sur les étroites échelles qui leur servirent de brancard, leurs cheveux défaits flottaient comme des fucus renversés, et leurs mains faseillantes semblaient nager encore dans l’air humide de cette triste journée. Les femmes suivaient, comme pour un premier et provisoire convoi funèbre. Et l’on sentait qu’une inquiétude sourde électrisait la simple douleur de ces noyades inexpliquées.
Ce soir-là, l’orage ne s’épancha que très tard. Seul dans ma chambre, la fenêtre ouverte sur la mer moite, j’ai sommeillé longtemps. Je retrouvais sans cesse les images des enfants noyés. J’ai écouté la lourde absence de bruit qui précède les ondées orageuses. Mais cela semblait sans fin. Je trempai mon visage dans l’oreiller, cherchant, pour un instant, le plaisir étouffant d’une bouffée de fraîcheur dans le tissu propre et gonflé de la taie. Je noyais ma peur vague dans cette plongée séquentielle. J’aurais pu être leur ami, s’ils n’étaient pas morts. J’aurais pu les sauver, peut-être ?... Mes pensées roulaient, tumultueuses, tandis qu’au dehors, la laisse découverte chantait dans la fadeur chaude de la nuit ses chuintements et ses frémissements de vie, et d’eau lentement mouvante. Puis le tonnerre arriva, déjà puissant au premier éclat, et une soudaine bourrasque, encore brûlante des relents de cette journée trop longue, fouetta les arbres haletants et fit courir sur l’eau plane le clapotis grave et intense de l’averse. Je me suis assis sur mon lit pour respirer l’odeur chaude de l’eau et les effluves sableux que les terrains secs exhalaient sous le tourbillon des grosses gouttes en rafales. Je pensais violemment au petit garçon de l’autre jour, et aux deux petites mortes d’aujourd’hui. Je les aurais aimés, s’ils avaient pu vivre.
Ce n’est que le surlendemain que j’ai appris ce qui s’était passé à l’Herbaudière. La sacristie avait brûlé, incendiée sans doute par la foudre et, comme elle était attenante à la réserve de bois, elle avait flambé comme une torche, toute la nuit, offrant, au petit jour, le spectacle d’un brasier encore rayonnant qui était entouré de tous ceux qui avaient luté, sans espoir contre le feu, et d’une foule de badauds, murmurante. Ainsi ont disparu les trois corps des enfants, ajoutant encore au mystère. Mon oncle avait, sans doute, été mis au courant le jour même ; mais il ne m’en avait pas parlé.
Une semaine plus tard, il décida de se rendre lui-même sur les lieux où le Saint-Christophe avait halé les naufragés. Je l’ai tant supplié, qu’il m’a permis de prendre part à cette croisière de reconnaissance. Nous sommes partis à quatre sur le caboteur, par une matinée de petite pluie fine et persistante. Garceau menait le bateau dans le chahut léger de la mer houleuse. Le docteur Puermare, mon oncle, discutait encore avec le matelot, un gars robuste d’une trentaine d’années, qui s’était proposé pour donner un coup de main. Quant à moi, je m’étais juché tout à l’avant du pont et solidement agrippé à la ferrure d’une poulie plate, j’accueillais avec délices les gifles d’eau renouvelées que les lames lançaient en percutant le bois sonore de la proue.
Nous avons tiré quelques bords dans le secteur intéressé. Le matelot et mon oncle avaient jeté un petit filet de traîne, et le bateau ralenti grinçait d’efforts, faisant claquer ses flancs dans les eaux translucides, et lançant des gerbes blanches qui s’égrenaient en une pluie livide et éphémère. Le crachin mouchetait mon visage.
Enfin ! (ou peut-être devrais-je dire hélas !) le filet, une fois encore, au moment d’être hissé, laissa apparaître une silhouette d’enfant. J’avais agrippé le bastingage et je regardais avec une horreur curieuse ce repêchage espéré et redouté. Trouverions-nous enfin le meurtrier qui perdait ses enfants dans la profondeur de l’océan ? Sauverions-nous, enfin, une petite victime de la terrible et immense noyade ? Pourrions nous l’arracher à cette mort nue et infinie ? Déjà le filet, raclant le bord, soulevait la poche ruisselante où l’enfant épuisé, envahi d’algue et de fretin se tenait comme un poulpe échoué. Mon oncle criait des ordres et aidait lui-même le matelot à la manœuvre. Garceau, à la barre, maîtrisait le mouvement du caboteur, et l’on sentait dans cette frénésie du sauvetage la force têtue de l’homme face à l’âpre baiser de la mer déchirée.
Soudain, comme on allait poser le filet sur le pont, le docteur Puermare, lançant un commandement bref, rejeta le filet à la mer et fit empanner le Saint-Christophe. Stupéfaits mais obéissants, Garceau et le matelot manoeuvrèrent, et le réseau tendu du piège de fil s’étoila dans les creux et les crêtes, laissant s’égailler les lames argentées des poissons. Le Saint-Christophe tanguait et, tous quatre, l’œil révulsé, observions l’étrange scène de cette ré-immersion. Aucun n’osait apostropher le docteur, mais nous observions, cœur terrifié, l’acte irréparable qu’il avait décidé d’accomplir, sans comprendre, sans appréhender le moins du monde cette brusque volte-face.
— Regardez ! Cria-t-il soudain, le petit revient à lui !
Là, sous nos yeux, le garçon, échoué dans des paquets d’algues sombres, reprenait mouvement, peu à peu, et semblait nager sous l’eau pour se défaire de ses invisibles liens. Mon oncle releva un peu le filet pour interdire toute sortie, et nous regardions avec stupeur le garçon agile nager en rond dans la flaque cerclée, glissant sa nudité luisante dans les varechs arborescents et dans les longues ondulations des ceintures de Neptune. Il nageait, sans cesse, ne respirant pas, coulant parfois dans le creux d’eau pour en sonder la grille emprisonnante.
Mon oncle, alors, réagit et envoya le matelot chercher une barrique dans la cale. On la mit sous la trappe et on la remplit d’eau jusqu’à la gueule. Puis le filet fut relevé, et mon oncle, ému et frissonnant, s’agenouilla dans les algues dégoulinantes, souleva le garçonnet suffoquant et le glissa dans le grand tonneau débordant. Aussitôt, le petit repris vie et, totalement immergé, palpa les parois de son étroite prison, levant parfois, vers le ciel et vers nous, un regard bouleversant et interrogateur. Mon oncle ne parlait plus. Il regardait avec fascination son étrange capture. Il fit mettre le cap sur les Rochers de Saint-Pierre et sur l’Anse Rouge.
Mon oncle s’enferma dans le soubassement de la villa jusque tard dans la nuit. Je restai seul, désoeuvré. Nous étions rentrés en fin d’après-midi, et j’ai eu le temps, avant le dîner, mon oncle ayant réclamé la tranquillité absolue et m’ayant suggéré d’organiser ma collection d’algues séchées pour se débarrasser de moi, d’aller me promener dans le bois environnant. Je restai préoccupé. Je ne comprenais pas ce que j’avais vu. Qui était ce garçon ? Pourquoi nageait-il si merveilleusement ? Et, quand ressortirait-il de l’eau ? Je n’étais pas bien sûr de me rappeler son visage. Je ne l’avais vu que quelques instants lorsque, du fond du tonneau, il avait levé ses yeux vers le ciel bruineux. Mais, cela restait une image doublement floue : frissonnante dans les remous de la surface de l’eau, et faseillante dans les à-coups de ma mémoire agitée.
Après le dîner que je partageai avec les seuls domestiques, je sortis de nouveau pour promener le long de la côte mon inquiétude et ma curiosité insatisfaite. J’ai cheminé d’abord sur la plage des Souzeaux, gravissant ensuite les rochers jusqu’à me trouver en face du Cob. Puis je suis revenu à travers les bois qui égouttaient dans la lumière sanglante du soleil mort-né de l’horizon, des perles de rubis sombres et fraîches. Je songeais toujours, bien sûr, à mon oncle et au garçon qu’il avait enfermé dans les vastes pièces aux fenêtres arquées. Comment s’appelait-il, ce garçon ? Pourrait-il devenir mon ami ? J’étais plongé dans ces réflexions comme j’atteignais la villa et que ma gouvernante me pressait de rentrer et de me coucher. Les bois assombris versaient déjà des flots de nuit sur la villa anguleuse. Au rez des bosquets de tamaris, de genets et de romarins, des voûtes de lumières jaunes et bleutées allumaient tout le soubassement de la villa, comme s’il fût devenu, dans sa totalité, un immense aquarium de clarté. Je suis allé me coucher.
De toute la journée du lendemain, je n’ai pas vu mon oncle ; et les salles du bas sont restées fermées. C’est à la nuit suivante que j’ai entendu mon oncle remonter dans son appartement. Peu après, la pendule du salon a sonné quatre heures, et je me suis levé et habillé furtivement. Je suis descendu au rez-de-chaussée puis, attentif mais résolu, je suis allé chercher la clef et je me suis rendu dans les salles aux aquariums.
La lumière pâle, diffuse, que le ciel naissant coulait sur l’île endormie, dessinait des lunules fragiles dans les arcs du soubassment. Il régnait là une atmosphère fraîche et humide de grotte marine où pétillaient les mille bruits de la vie océane.
Dans le plus vaste aquarium, dont on avait déménagé les mérous, leurs hôtes habituels, le corps du garçon flottait, sans vie, sur un lit d’algues enchevêtrées. Je m’approchai, fasciné et malheureux. J’écrasai sur l’épaisse vitre mon visage et mes mains, et je contemplais, là, si près de moi, ce garçon noyé que mon oncle conservait affreusement, comme un poisson à étudier.
Des petits éperlans, dans un coin de l’aquarium, reposaient comme une grappe immobile de fruits argentés. Ils dormaient, sans doute, indifférents à la présence du naufragé. J’avais le cœur plein de tristesse et de lassitude devant ce spectacle encore renouvelé de la mort enfantine. Le petit corps flottait entre deux eaux, lové dans le bouquet d’algues, recroquevillé comme un petit qui dort. Je ne voyais pas son visage, et ses cheveux flottants auréolaient son crâne comme une touffe de filaments, ou comme l’étoile immense d’une anémone sphérique : actinia gigantis.
Le ciel s’allumait, les fenêtres blanchissaient, et le monde, mêlé de mers et de surfaces, où je me trouvais, s’éclairait de teintes glauques et vitreuses.
Soudain, le corps du petit noyé frémit et se déploya, comme une algue que le courant étire. Le garçon s’éveilla et tourna vers moi son regard mouillé ? Je l’ai regardé longtemps, sans oser bouger, sans oser penser, ni sourire, ni faire aucun signe. Je ne pouvais pas le croire, bien que cela m’apparût clairement ; le petit garçon vivait. Il n’était pas noyé, et semblait respirer tranquillement au fond de l’eau.
Il m’a contemplé, lui aussi, longuement. Il avait un joli visage, long et fin, et je trouvais une grande beauté à ses yeux verts, foncés. Il m’a souri, et j’ai souri à mon tour, répondant à ce signe de confiance. Il a nagé tout autour de sa cellule océane, et son corps glissait harmonieusement, sans ces sursauts que les nageurs ont lorsqu’ils détendent leurs bras ou leurs jambes. Pas un instant sa nudité ne me gêna, tant elle semblait évidente à ce parfait nageur de fond. Je découvrais même la délicieuse beauté de ce corps d’enfance, libre et souple, ondulant et soyeux.
Je suis resté plusieurs heures, sans doute, tournant autour du vaste aquarium, découvrant sans cesse les attitudes, les sourires, les regards de ce petit garçon qui m’était si semblable et pourtant si extraordinaire. Il m’apprivoisait, peu à peu, et ce plaisir très doux que j’avais de le découvrir semblait me métamorphoser, moi-même en être marin. Il me prenait l’envie de nager autour du large aquarium, et ma voix, inutile, s’était endormie pour laisser parler les seuls linéaments de nos visages attentifs. Nous avons joué à nous poursuivre, à nous cacher, à faire danser nos doigts sur la vitre frontière qui retenait nos caresses impossibles.
Je ne suis remonté dans ma chambre que lorsque j’ai entendu du bruit dans l’office. La journée s’est écoulée, pour moi, comme une nuit. Je ne parlai guère. Et il me semblait que je nageais dans l’air pour aller ici ou là. Sur le soir, mon oncle était encore enfermé en bas, et je suis allé jusqu’à l’estacade cueillir des moules au pied des poutres découvertes. Après quelques heures de sommeil, je suis retourné, comme la veille, à la première aube, dans la salle aux aquariums. L’enfant de mer dormait encore et je suis resté tout près de lui, à le regarder, simplement. Il s’est éveillé enfin, et je lui ai fait présent des moules que j’avais glanées. Agenouillé sur le fond de sable, les fesses sur les talons, il décortiqua avec patience et plaisir les mollusques qu’il suçait d’une lèvre gourmande. Nous avons passé, encore ce jour-là, quelques belles heures ensemble.
Le matin suivant, mon enfant de mer était éveillé lorsque je suis descendu, et, tout content de me voir arriver, il me fit de grands signes que je ne compris pas d’abord. Mais, comme il nageait avec vélocité tout autour de l’aquarium, je saisis enfin qu’il me proposait de le rejoindre pour que je nage avec lui. L’idée était simple et belle. Inexplicablement, j’avais un peu peur : peur de cette impossible rencontre, peur sans doute de ma propre nudité que je ne connaissais pas, peur peut-être de me noyer ou de devenir, moi aussi, un enfant marin.
Pourtant, comme mon ami s’était arrêté et, par ses mimiques, m’invitait à nouveau à le rejoindre, je me suis résolu à cet improbable voyage dans l’aquarium. Je me suis dévêtu et, escaladant par derrière le vaste bassin de mer, je me suis retrouvé accroupi, en équilibre, au-dessus de la surface mouvante. Mon ami, le visage riant, m’attendait, tendant ses bras pour m’aider à descendre. Je me suis immergé, lentement, accrochant mes mains aux bords. Mon enfant de mer m’a soutenu, doucement, puis, glissant sous moi, il m’a emporté dans la petite piscine vitrée.
Nous avons joué pendant une heure sans doute, et je goûtais une liberté inexplorée, celle de la nage nue qui donne au corps la vigueur, la souplesse, de la vie marine. Et celle de l’amitié des caresses, où les mots sont inutiles puisque les mains s’attrapent, puisque les corps se glissent, se frôlent, se portent, puisque le contact des membres qui se tiennent en raconte plus que n’importe quelle conversation.
Je plongeais, de temps en temps, mon visage sous l’eau, et nos rires, alors, se confondaient à bout portant, éclatant comme une chanson de bulles dans le balancement de l’eau prisonnière.
Je suis revenu, chaque matin de cet été, pour et vivre avec mon ami, mon enfant de mer. Et je me sentais merveilleusement bien dans cette eau protégée. J’allais aussi, parfois, de plus en plus souvent, dans la journée, nager au large de l’Anse Rouge, ou dans les creux de rochers, pour récolter quelque trésor que je rapportais dans l’aquarium. Mon enfant de mer cachait tout cela dans le sable pour que je ne sois pas découvert par mon oncle.
Celui-ci vivait enfermé. Je ne le voyais plus guère. Moi, je vivais nu, nageant sans cesse dans la mer libre ou dans l’aquarium. Mais je compris, peu à peu que, malgré notre amitié, malgré mes visites quotidiennes, mon enfant de mer vivait, somme toute, prisonnier. Il passait, chaque jour, de longues heures sous le regard de mon oncle, un regard affreusement pénétrant et anonyme, le regard de l’étudiant qui dissèque, du savant qui ausculte et note. Je savais bien que mon oncle mettait toute sa passion de scientifique dans l’étude qu’il menait, et sans doute aussi une émotion indicible. Mais pour moi, je ressentais de plus en plus l’horreur de cette situation. Mes bains de liberté, dans cette baie, au large des rochers, s’attristaient de l’absence de mon enfant de mer. J’avais honte de goûter ces joies, ces ivresses de l’espace, de l’océan, offertes à mon corps dévoilé quand je savais, dans le même instant, mon ami retenu dans l’aquarium de mon oncle. Et les présents que je lui apportais, les bouquets d’ulves marines, les écheveaux d’hymenthales, les poignées de crevettes, les étrilles agressives et les placides tourteaux, ne compensaient plus cette perte de la liberté qui se souffrait plus vivement chaque jour.
À la fin du mois d’août, je pris ma résolution et je tâchais de confier à mon ami le projet d’évasion qui s’élaborait dans mes pensées opiniâtres. Je ne sais pas trop ce qu’il en comprenait ; nos conversations n’avaient toujours été que jeux, caresses, regards amicaux et festins partagés de fruits de mer. Une nuit, pourtant, je suis venu le voir avec toute l’appréhension et l’angoisse de ce que j’avais projeté. J’avais, avec moi, une seille et une chandelle. La nuit était profonde dans le sous-sol de la grande villa, quoique la pleine lune, au-dehors, tamisât ses nacres laiteuses jusque dans les buissons environnants. Les arcatures vitrées n’étaient qu’une ombre pâle dans l’opacité des salles où les aquariums chuchotaient leurs milles stillations secrètes.
Ma chandelle, diffusant une claire et fraîche tache de lumière, se reflétait dans les parois sombres et miroitantes, et multipliait, parmi les aquariums, des gouttes de clarté, comme des joyaux sous-marins. J’ai posé la chandelle sur le bord du bassin central, je me suis dévêtu, silencieusement, précautionneusement, solennellement, comme si, cette fois-là, il fallait que chaque geste fût parfait, pareil à un rituel exceptionnel. Je me suis couché dans l’eau fraîche où dormait encore le garçon. Je me suis immergé totalement et, hésitant, le cœur défaillant de tendresse et de résignation je me suis approché de mon ami pour poser sur son visage un baiser de bulles. L’enfant de mer s’est éveillé. Je lui ai montré le seau que j’avais préparé, je lui ai montré l’extérieur, et je l’ai soulevé hors de l’eau pour expliquer l’escapade que je projetais. Il était hésitant, anxieux, bien sûr, de sortir de l’eau, mais je l’ai guidé pour qu’il s’accroche à mon dos : ses bras à mon cou, ses jambes sur mes hanches. Et, avec bien des difficultés, je l’ai sorti du vaste aquarium.
J’avais imaginé, je ne sais pourquoi, que nous courrions ensemble jusqu’à la plage proche. Mais mon enfant de mer ne pouvait pas seulement tenir debout. J’ai eu une seconde d’hésitation ; le pauvre garçon était bien pitoyable. Il glissait sur le carrelage, comme une épave et, son visage plongé dans la seille donnait l’impression qu’il se noyait volontairement.
Alors je l’ai repris dans mes bras, je l’ai glissé sur mon dos, et je l’ai emporté, ouvrant les portes instinctivement, agrippant le récipient de bois d’une main, soutenant le corps de mon ami de l’autre. Je peinais sous le poids déséquilibré, et je m’agenouillais tous les vingt pas pour que l’enfant puisse plonger son visage dans l’eau.
J’ai traversé le jardin, presque en courant. J’ai filé sur le chemin, et les gravillons m’infligeaient des douleurs suaves que j’adorais souffrir pour la liberté de mon ami de mer. Des faisceaux de lumière blanche nous griffaient au passage, sous les grands chênes torves et sombres.
Je me suis agenouillé encore, en haut de l’escalier de planche qui descend sur la plage de l’Anse Rouge. Mais le seau s’est renversé. Mon ami se crispait sur mon dos, suffoquant dans l’air libre de la côte. Je me suis relevé, j’ai dévalé les degrés de planche, j’ai couru sur le sable froid, plongeant soudain dans la lumière blanche et immobile de la lune superbe.
Je suis tombé. Et je craignais, à trop le faire attendre, de laisser mourir le garçon. Je le saisis à pleins bras, comme un frère jumeau. Le sable sec couvrait nos nudités embrassées et, malgré mon appréhension et mon angoisse, je savourais l’étreinte faible mais confiante et fraternelle de mon enfant de mer.
Il s’épuisait. Je le sentais bien. Et moi, autant que lui, ou presque ! Mais il accrochait, avec passion, ses mains à mon cou. Vacillant sur mes jambes, soutenant le garçon, tant bien que mal, assis sur mes mains ouvertes, j’ai franchi les derniers mètres de la plage et je me suis effondré dans l’eau clapotante où la lumière sélénique brodait de fragiles dentelles d’écume.
Mon enfant de mer, aussitôt, sentant l’ivresse de l’eau libre, a rampé vers les creux mouvants et s’est plongé dans l’allégresse de l’océan retrouvé. Haletant, heureux et malheureux à la fois, je me suis assis sur la grève, les mains, les fesses et les pieds dans l’eau, et j’ai regardé mon ami qui cabriolait dans les premières vagues. Puis il est parti, silencieux et gracieux, m’offrant, comme un dernier sourire, une gerbe d’eau que ses pieds ont lancée sur moi.
Mon oncle ne m’a pas battu lorsqu’il a constaté la disparition de l’enfant. Mais ses collègues l’ont mis au ban de leurs sociétés pour ses grotesques affabulations. Il n’y avait plus aucune preuve de rien. Nous avons quitté cette île merveilleuse que je garde toujours en mon cœur, et mon oncle, reclus sur les bords du lac Léman, est devenu ichtyologue de poissons d’eau douce !
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