le Cafourniau de Thierry Prellier

     Thierry  Prellier  est :                                                                                                                                                                                                                            

* Maître d'école.

* Ramasseur de cailloux remarquables.

* Chanteur compositeur.

* Naturalisé Breton

* Poète, nouvelliste, romancier,

* Collectionneur de mots rares.

* Amoureux de sa femme.

* Directeur d'école.

* Abstème mais amateur de chocolat.

* Garennois de coeur, Courbevoisien d'élection.

* Polymorphe, polygraphe et plutôt poli.

* Humaniste et athé.

* Cycliste et piéton le plus souvent.

* Lecteur, nageur, siesteur mais insomniaque.

* Un peu têtu et de mauvaise foi, à l'occasion.

* Père d'une fille et d'un garçon.

 Et bien d'autres choses...

 

Jeudi 8 février 2007

À fleur de mort

 

 

 

 

 

 

 

                  La fille aux bas gris.

 

 

 

Jeune fille si fine aux lourds cheveux de cendre,

 

Que fais-tu en ce lieu ? Pourquoi viens-tu te vendre ?

 

Sur le trottoir mouillé, en ce soir sombre et froid,

 

Dans tes tristes bas gris tu frissonnes au bois.

 

 

 

Et tu te sens bien seule ainsi que chaque soir.

 

Les hommes qui viendront, fallacieux dans le noir,

 

Jouiront de ton corps, triste machine en chair,

 

Transpercée, perforée, et que plus rien n'éclaire.

 

 

 

Et chacun te méprise en son carcan honnête.

 

Pourtant, si tu te vends, c'est bien que l'on t'achète !

 

Tu es déjà fanée, toi pourtant si jolie.

 

 

 

Je te ressemble, hélas, pauvre enfant de la rue :

 

La médiocrité a mis ma pudeur à nu,

 

Et mon esprit, troué, comme ta chair meurtrie.

 

                             **********

 


      Villanelle du paradoxe.

 

 

 

Diable, viens à moi, je t'aime !

 

Paradoxes ambigus.

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

   Je jouis du feu et je l'aime,

 

   Je jouis des sangs chauds et crus :

 

   Diable, viens à moi, je t'aime !

 

Douceur, chaleur, je vous aime,

 

Et visages ingénus :

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

   Sombre cruauté je t'aime,

 

   Corps fouettés, meurtris, nus :

 

   Diable, viens à moi, je t'aime !

 

Beauté, bonté, je vous aime,

 

Chasteté, corps inconnus :

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

   Orgasme, extase, je vous aime,

 

   Ames ivres, corps tendus :

 

   Diable, viens à moi, je t'aime !

 

Prière du soir, je t'aime,

 

Aux crucifix suspendus :

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

   Cris de haine, je vous aime,

 

   Monstres cornus et poilus :

 

   Diable, viens à moi, je t'aime !

 


Je vous adore et je vous aime,

 

Ange d'ailes revêtus :

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

   Sabbat infernal, je t'aime,

 

   Danse des sorciers tordus,

 

   Diable, viens à moi, je t'aime !

 

Cantiques, chants, je vous aime,

 

Rites, corps mangé, sang bu :

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

   Sais-je seulement qui j'aime

 

   Foule d'aveugles perdus ?

 

   Diable, viens à moi, je t'aime !

 

Dieu bon, viens à moi, je t'aime !

 

                  **********

 

 

 

     Villanelle du néant.

 

 

 

Rêveries, angoisses, craintes :

 

La dans macabre est peinte.

 

Viens embrasser le néant.

 

 

 

Prends dans une longue étreinte

 

La vie. Gardes-en l'empreinte.

 

Tourne le dos au néant.

 

 

 

Mais pourquoi toutes ces feintes ?

 

... Et l'illusion s'est éteinte !

 

Viens embrasser le néant.

 


La caresse douce emprunte

 

Au baiser l'extase sainte.

 

Tourne le dos au néant.

 

 

 

Mais le doute t'a atteinte,

 

J'entends, maintenant, ta plainte.

 

Viens embrasser le néant.

 

 

 

"Carpe diem" , suce l'absinthe

 

Et que l'ivresse t'éreinte...

 

Tourne le dos au néant

 

 

 

La vie de néant s'est teinte :

 

C'est un triste labyrinthe.

 

Viens embrasser le néant.

 

Tourne le dos au néant.

 

              **********

 

 

 

Devin, les aulnes, rameur doux hardi le champagne,

 

Chapardeur fait. Voiture, chaussée rendue ma dent.

 

Gibet Sarlat Guéret, gibet Sarlat Castagne.

 

Jeux de nuit te meuver oindre et boire surmontant.

 

 

 

Cheval de trait adieux vissé saoul mais sensé,

 

En revoir le décor, dans le loir ou un puits,

 

Gueule, gros cocu, le pot couché, les seins cramés,

 

Bistre, aile four tournoi creusa Gomina fruit.

 


 

 

Chenevière et Milord surseoir gui l'ombre,

 

Millavois Limousin t'es sanglant fer graveur,

 

Méchant haricot laid, serpolet mur du sombre,

 

Un poulet découvert et du gruyère au beurre.

 

                             **********

 

 

 

Je me suis installé dans vos tristes cervelles,

 

Allumant vos pensées d'images magnifiques.

 

Enivrant, fascinant comme un rêve magique,

 

Je vous fais miroiter les choses les plus belles.

 

 

 

Que vous vous languissiez, que je vous satisfasse,

 

Je vous traîne toujours vers votre fin fatale.

 

C'est la toute ma joie, cruelle mais géniale,

 

De vous voir désirer que le temps coule et passe !

 

 

 

Vous voulez telle chose ? Et je l'offre... peut-être...

 

Contre un peu de vos vies, contre quelques instants,

 

Ou des jours et des nuits, ou de mois et des ans

 

Qu'il vous faudra attendre, et survivre sans "être".

 

 

 

Quand vous avez atteint ce que vous désiriez,

 

Quand vient enfin le jour où vous goûtez la joie,

 

Où vous goûtez l'amour qui vous brûlait les doigts,

 

Il est possible alors que vous le regrettiez !

 


Le monde était si beau quand il était rêvé !

 

La nuit était si douce, alanguie de tiédeur,

 

Quand l'imagination flânait au bord du cœur !

 

Il y a tant, du rêve à la réalité !

 

 

 

Et vous pleurez le temps perdu à désirer,

 

Les heures écoulées à vouloir être "après",

 

Les minutes gâchées, envolées à jamais

 

Que vous auriez pu vivre et vraiment savourer.

 

 

 

Et je suis là ! Toujours ! Ignoble et merveilleux,

 

Fol ou ferme, déçu, comblé, le plus souvent

 

Secret ; je suis l'Espoir qui oublie le présent,

 

L'Espoir qui fait vivre et mourir à petit feu.

 

 

 

Je me suis installé dans vos cervelles molles,

 

Allumant vos pensées d'images maléfiques,

 

Enivrant, fascinant ainsi que la musique :

 

Je vous fais miroiter les choses les plus folles.

 

                           **********

 

Et la petite fille joue

 

Doucement avec son joujou

 

Le caresse contre sa joue

 

Et lui fait des petits bisous

 

 

 

Elle le sert contre elle et danse

 

Elle le remue et le lance

 

Elle joue, aime à s'en moquer

 

Et le retrouve un jour cassé

 

                        **********

 

 

 

« Je t'aime ! » lui dit-il souvent.

 

Je t'aime et j'aime à contempler

 

Ton minois doux et charmant

 

Ma chatte dont j'aime à parler.

 

 

 

Pourquoi fuis-tu jeune chatte

 

Quand je veux t'offrir un baiser

 

T'aurais-je trop donné la patte,

 

Trop admirée et adorée?

 

              ***********

 

 

 

Je pleure, bien souvent,

 

Comme un petit enfant

 

Et je me blottis dans mon désespoir.

 

Mon cœur s'habille en noir

 

Et mes yeux laissent choir

 

Une cascade de larmes du soir.

 

Je gémis doucement

 

Et mouille lentement

 

Mes doigts agrippés au vent de l'espoir.

 

 

 

Viens me consoler, viens me retrouver,

 

Laisse moi rêver et rêver de t'aimer.

 

 

 

Je me blottis tout triste

 

Dans le calme sinistre

 

De mes souvenirs et de mes angoisses.

 

Je n'attends pas de suite,

 

Ne cherche pas de fuite.

 

Je m'englue, sciemment, dans ma propre poisse.

 

J'aperçois ton visage

 

Derrière ton image

 

Perdu dans la brume et dans une angoisse.

 

 

 

Viens me consoler, viens me retrouver,

 

Laisse moi rêver et rêver de t'aimer.

 

 

 

J'espère encore un peu

 

Te revoir, voir le feu

 

De tes yeux profonds, doux et confortables,

 

Vivre tout près de toi,

 

Vivre rien que pour toi,

 

Être pour tes pieds une mer de sable ;

 

Et entendre le chant

 

De ta voix, triste enfant,

 

T'entendre, et dormir dans l'inoubliable.

 

                    **********

 

 

 

Tout, ce soir, m'est égal : la lune et les étoiles,

 

La beauté et l'horreur, car tu es là qui voiles

 

Toute chose à mon cœur qui s'épuise d'ennui

 

Et s'étouffe d'espoir, d'angoisses et de pluie.

 

 

 

           **********

 


Au lendemain d’une soirée triste.

 

 

 

Je voudrais m’isoler

 

Et puis me reposer

 

En m’entourant de vide,

 

D’un lourd néant sans ride,

 

Sans aucune personne

 

Qui vienne et m’emprisonne.

 

Je ne veux plus me voir,

 

Me perdre dans le noir,

 

Avoir mes mains coupées

 

Et mes yeux noirs crevés,

 

Et ma langue, et mon nez,

 

Mes oreilles : supprimés.

 

Ce n’est pas du silence

 

Que je veux, mais l’absence

 

De bruit, de son, de vie.
Caresse ton ennui

 

Et recherche, et déflore

 

La sombre et triste mort.

 

          **********

 

L’ombre du souvenir.

 

 

 

Quand l’ombre, peu à peu, efface les visions

 

Où se perd mon regard et s’oublie ma raison,

 

Jetant à la volée des éclats de noirceur,

 

Elle étouffe mon monde et attise ma peur ;

 


Quand, dans mon dos, se meurt le soleil égorgé

 

Inondant l’horizon d’un flot ensanglanté,

 

Et que dans le ciel noir la dernière traînée

 

Coagule crispée comme un poignet tranché ; 

 

 

 

Quand l’océan figé sous la lune naissante

 

Ressemble à une flaque immobile et gluante,

 

Et que les longs reflets de ce miroir funèbre

 

Irradient l’infini de sinistres ténèbres ; 

 

 

 

Je suis comme un aveugle. Un vaste froid me prend

 

Et souffle dans mon âme. Alors, mon cœur comprend

 

Ce qui était obscure, ignoré, oublié.

 

La nuit sombre me crie : « Il faut te rappeler

 

 

 

Que tu as souffert, que tu vas souffrir, mourir.

 

Par Thierry Prellier - Publié dans : Les PHÉNOMÈNES
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Jeudi 8 février 2007

          À fleur de rêve

 

 

 

Baudelaire, Rimbaud, Verlaine: tristes sires !

 

Poètes de l'angoisse, et du mal, et du pire.

 

Hargneux, méchants, toujours irrités, laids et beaux,

 

Un pied dessus la terre et le corps au caveau.

 

Vous enluminez le cauchemar de la vie

 

Avec vos vers si beaux, fruits ridés de l'ennui.

 

Marginaux, surprenants, insaisissables hères,

 

Avez même perdu le sens de la misère.

 

Et si, après cent ans, je vous connais si bien,

 

C'est que vos vies, vos morts, et votre sang, sont miens ?

 

                             **********

 


                    Désir de créer.

 

 

 

Du bout de mon pinceau, je voudrais dessiner

 

Ton visage tranquille, et j'aimerais tracer

 

Ta silhouette nue pour toujours la garder

 

Dans mon âme et mon cœur. Peut-on apprivoiser

 

Une ombre aussi fantasque, irréelle, illusoire ?

 

Saurai-je dessiner le contour de l'espoir ?

 

Connais-tu la couleur de l'idéal, du rêve ?

 

                             **********

 

 

 

Pour écrire Tendresse,

 

Pour décrire Détresse,

 

J'ai des mots et des signes,

 

J'ai ma plume et mes lignes.

 

 

 

Mais les mots ne sont rien

 

Que des mots, si le lien

 

Qui les soude aux pensées

 

N'a d'élasticité.

 

 

 

Pour écrire, il me faut :

 

Des mots joyeux, des mots joyaux,

 

Qui se tarabiscotent,

 

Se tortillent, se tricotent;

 

 

 

Des mots à inventer,

 

À dire, à transformer,

 

À lire et à délire

 

À zire et à désir,

 

Des mots multipliés,

 

Inventif, oubliés.

 


J'ai des mots et des signes,

 

J'ai ma plume et mes lignes,

 

Pour inscrire Caresses,

 

Pour écrire Tendresses.

 

             **********

 

 

 

Je veux écrire, un jour, un poème vivant.

 

Je veux délire, un soir, un poème de sang,

 

Tremper ma plume folle au cœur de mes artères,

 

Calligraphier ma vie et griffer ses mystères.

 

 

 

Je veux peindre un portrait : un visage d'enfant.

 

Je veux jaillir ma sève en un tableau vivant,

 

Plonger mon pinceau fin au creux de mes viscères,

 

Portraiturer la vie et crier mes colères.

 

 

 

Je veux signer, ce soir, un chef-d'œuvre vibrant.

 

Je veux pleurer mon cœur, je veux saigner du vent,

 

Distiller, dans mes yeux, des encres délétères,

 

Et parapher ma mort de griffes éphémères.

 

                             *********

 

    Crépuscule.

 

 

 

La lune exorbitée

 

Froidement irisée

 

D'un brasier nacarat

 

Gonfle dans un éclat

 

Comme un furoncle immense.

 

Des flammèches garance

 


 

 

S'épuisent doucement

 

Déchirées par le vent.

 

Et, de la plaie béante,

 

Écœurée et gluante,

 

Du soleil écorché

 

Suppure la coulée

 

Des caillots empoissés

 

Coagulant figés.

 

                          **********

 

 

 

                   Émotion musicale.

 

 

 

" Long, long long " Longuement languit le long sanglot

 

Des blanches, des soupirs qui roulent comme un flot.

 

Longuement le ton monte et doucement descend

 

Comme une plainte faible en un râle mourant.

 

 

 

Et puis les peaux tendues résonnent gravement

 

Comme un coup de tonnerre, en un long roulement,

 

Comme un cœur affolé dans la terrible foule,

 

Comme une cathédrale, en la nuit, qui s'écroule.

 

 

 

Puis les sanglots amers reviennent en geignant,

 

Et reviennent les chocs graves et résonnants.

 

Mais jaillissent soudain des cris : un espoir...

 

Qui craque lamentable, et grince dans le noir.

 

                             **********

 


 

 

        Ma Strato.

 

 

 

Ton corps est blanc et doux

 

Ton chant plein de tristesse.

 

Tu te pends à mon cou

 

Et mes doigts te caressent.

 

 

 

Ton manche est long et lisse,

 

Fin comme un bras d'enfant ;

 

Ma main, doucement, glisse

 

Sur ton bois en jouant.

 

 

 

Tes cordes, longs cheveux,

 

Fines et frémissantes,

 

Au moindre contact chantent.

 

Et ton corps sinueux

 

 

 

Contre mon ventre vibre.

 

Ton chant, parfois, est doux

 

Ou se change en cris fous,

 

Rugissement de tigre.

 

 

 

Ton lit est un cercueil

 

Où traînent quelques feuilles

 

Noircie de partitions :

 

Mes premières chansons.

 

                          **********

 


      La musique.

 

 

 

La musique voyage

 

Comme un fluide extatique.

 

Parfois souffle, ou mirage

 

Et douceur fantastique,

 

Parfois eau fraîche et vive,

 

Folle, rebondissante,

 

Parfois lave ou salive

 

Brûlante et enivrante.

 

Elle s’écoule émue

 

En ruisseaux parfumés

 

Comme une larme nue,

 

Ou comme la giclée

 

Stupéfiante et musquée

 

Des liqueurs amoureuses.

 

Dans ma chair étonnée,

 

Pénétrante et soyeuse,

 

La vibrante bouffée

 

Se glisse, vaporeuse,

 

Envahissant l’orée

 

De mes joies merveilleuses.

 

Et, s’il est des sons aigres,

 

Acides et tranchants,

 

Qui transpercent, pointus,

 

Mes yeux, mes mains, mes dents,

 

D’autres, gluants et graves,

 

Vibrent dans mes entrailles

 

Et caressent, suaves,

 

L’infini de mes failles.

 

                          **********

 


 

 

C'est une vieille rue, d'abord :

 

La vieille rue Saint-Roch.

 

 

 

C'est une vieille porte,

 

Un escalier usé,

 

Une grande salle.

 

 

 

C'est un piano,

 

Des vieux choristes.

 

C'est un tempo

 

Et des Forte

 

Et des Dolce.

 

 

 

C'est un peu de tristesse

 

Comme une vieille poussière,

 

Comme une vieillesse

 

Qui vous veut prisonnière.

 

 

 

C'est un grand moment,

 

Une grande passion,

 

Une grande musique.

 

 

 

C'est une petite fille,

 

Une petite femme,

 

Une folle lueur

 

Dans ma nuit intérieure.

 

 

 

C'est comme une flamme.

 

 

 

C'est ton sourire vers moi ;

 

Vers moi ton regard

 

Qui vient me dire : « ...  »

 

...Mais qu'importe...

 


 

 

C'est ce simple sourire.

 

C'est ce simple plaisir

 

Que je veux retracer

 

Sur mon cahier.

 

 

 

C'est toi, petite fille.

 

 

 

C'est toi, petite femme,

 

Folle lueur

 

Dans ma nuit intérieure.

 

                   **********

 

 

 

 

 

Les vagues, une à une, éclatent sur la dune

 

Comme d'un pauvre gosse un long sanglot amer.

 

Les flots tumultueux de la sauvage mer

 

Renvoient, miroir géant, ce froid rayon de lune.

 

                             **********

 

 

 

 

 

Dans le brouillard opaque et tremblant de la vie,

 

Dans l'angoissante horreur, dans le sombre tournis,

 

Dans ce lourd brouhaha, vrillant et pénétrant,

 

Jaillissent, clairs et frais tels des rires d'enfant,

 

      Des éclats de bonheur

 

Incendiant mon cœur.

 

            **********

 


          Soleil.

 

 

 

Le soleil ? Se relèvera-t-il ? L'horizon

 

Rougeoyant et glacé verra-t-il son œil blond ?

 

Un vent, tiède à roc fendre, éclabousse l'espoir,

 

Et la nuit resplendit, splendide dans le noir.

 

Mon cœur cherche un berceau où s'éclater un peu,

 

Mon corps s'est statufié dans un rayon poreux

 

De la lune atrophiée, et les pâles senteurs

 

De l'étoile assoupie chavirent les langueurs

 

De mon espoir terni qui s'étiole amplement

 

En grappes de grelots tintant en sanglotant.

 

                             **********

 

 

 

       Rêve.

 

 

 

L'ennui troublant,

 

L'enterrement

 

Qui doucement

 

S'en va traînant.

 

 

 

Les feuilles mortes

 

De toutes sortes

 

Que le vent porte

 

Contre ma porte.

 


 

 

Le ciel rougit.

 

Elle pâlit

 

Et se blottit

 

Dans ma folie.

 

 

 

Ce n'est qu'un rêve

 

Et il m'enlève,

 

Trouble ma sève

 

Et puis s'achève.

Par Thierry Prellier - Publié dans : Les PHÉNOMÈNES
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Jeudi 8 février 2007

    À Fleur d’amour

 

 

 

                 Tes cheveux

 

 

 

Sur l'oreiller profond, une flaque s'étire

 

   En ruisseaux effilés :

 

Tes cheveux, comme un voile effondré de plaisir,

 

   S'étalent humiliés.

 

On dirait un bouquet d'algues longues et fines

 

   Échoué sur la plage.

 

Larmoyante cascade, ils jouent et dégoulinent,

 

   Glissant sur ton visage.

 

Quand tu poses ton front sur mon ventre mouvant,

 

   Ils tissent pour mon corps

 

Un vêtement soyeux, confortable et vivant

 

   Qui me berce et me mord.

 

Ta chevelure épaisse imite la grand’ voile

 

   Qui se gonfle de l'ombre :

 

Elle flotte dans l'air comme la fine toile

 

   D'une oriflamme sombre.

 

Ou bien, large crinière, elle s'écoule émue

 

   Sur ton échine douce

 

Épousant la rondeur de tes épaules nues

 

   Et cernant ta frimousse.

 

Tes longs cheveux, chantant de mille crissements

 

   Subtils et silencieux,

 

Transportent des senteurs de santal et d'encens,

 

   Des parfums mielleux.

 

Ils s'allument, au soir, des longs reflets du ciel

 

   Rougeoyant et blessé

 

Où le soleil s'oublie dans des étangs vermeils,

 

   Gluants. Ensanglantés.

 

                             **********

 


                          Tes seins.

 

 

 

Paradis de rondeurs, de courbes et de sphères,

 

Îlots tendres et doux dans l’opale océan

 

De ton corps agité d’un immense ouragan,

 

Confortables vaisseaux pleins d’un triste mystère.

 

 

 

Jolis seins effrontés, toujours cambrés et fermes

 

Comme une onde figée sur un lac assoupi,

 

Comme un astre extasié dans le ciel infini,

 

Ils livrent les secrets que ton esprit enferme.

 

 

 

Quand mes doigts, tendrement, caressent leur souplesse,

 

Quand mes paumes creusées recueillent, comme une eau,

 

Cette chair arrondie gonflant ta douce peau

 

Pareille à la grand’voile regorgeante d’ivresse.

 

 

 

Mes mains enveloppant tes deux seins insolents,

 

Idéal vêtement protégeant leur chaleur,

 

Je voyage affalé dans un flot de bonheur,

 

Un univers lacté. Je redeviens enfant...

 

                             **********

 

 

 

                    Ta langue.

 

 

 

De ce volcan profond, de cette plaie béante,

 

De ta bouche éruptive, une lave brûlante :

 

Ta langue qui jaillit, s'écoule sur mes lèvres

 

Portant une chaleur comme une lourde fièvre.

 


Frétillante dans l'air, elle semble une fleur

 

Agitée par le vent et contient la douceur

 

D'un rayon de soleil. Comme une longue flamme,

 

Fragile, agile et souple, elle plie et se pâme.

 

 

 

Elle a les mille odeurs d'une source d'eau fraîche ;

 

Elle sait être douce, elle sait être rêche.

 

Elle chante parfois une chanson rêvée,

 

Elle est rose et nacrée, et acide et sucrée.

 

 

 

Durant de longs moments, elle reste secrète,

 

Puis jaillit comme un diable hors de cette cachette

 

Que protègent ses dents, grille douce d'ivoire,

 

Et se moque de tout, narquoise dans le noir.

 

 

 

Parfois, se faisant tendre, elle va s'écoulant,

 

Pénètre entre mes dents comme un frais océan.

 

Elle est un long pinceau dessinant sur mes joues ;

 

Et, caressant ma langue, gentiment elle joue.

 

                             **********

 

           Voyage au centre de ton corps.

 

 

 

Dans le paisible lac de ton corps qui s'étire,

 

Vertigineusement, un tourbillon m'attire.

 

C'est un gouffre profond, une blessure ouverte,

 

Un tiroir à secret où la vie est offerte.

 

 

 

C'est une jolie flamme, assoupie de tendresse

 

Qui s'éveille à mon souffle et brûle à mes caresses.

 

Comme à un frais goulot, mes lèvres s'y appliquent,

 

Aspirant la liqueur enivrante et magique.

 


Sous un sombre guéret d'arbres tordus et noirs,

 

C'est une source fraîche éclaboussant le soir,

 

Un puit d'ombre où l'on va pour se désaltérer,

 

Un volcan extatique où le feu vient baver.

 

 

 

C'est un œil allumé d'un regard vide et froid,

 

Une bouche qui hurle un muet cri d'effroi.

 

C'est un nid où l'on cherche à se blottir en rond,

 

Un doux cocon soyeux, un lit souple et sans fond.

 

 

 

C'est le moins compliqué de tous les labyrinthes,

 

On s'y perd, cependant, sans l'ombre d'une crainte.

 

Au matin de ma mort j'irai me replonger

 

Dans ce tranquille étang qui saura me noyer.

 

                             **********

 

                          Tes fesses.

 

 

 

Je contemple souvent tes deux petites fesses

 

Nues sous la lune bleue. Des yeux, je les caresse.

 

Elles sont, dans la nuit, frémissantes au vent,

 

Deux gouttes de rosée sur un pétale blanc.

 

 

 

Comme de gros galets de granite rosé

 

Qu'à l'ouest de Saint-Tugen, souvent, j'ai ramassés,

 

Elles sont dépolies et douces sous la main,

 

Et gardent la fraîcheur des nuits sans lendemain.

 

 

 

Comme une longue vague, ondulantes et creuses,

 

Elles ont le profil des dunes sablonneuses.

 

Elles sentent la plage et la peau de bébé,

 

Et le musc et la chair et le savon mêlés.

 


 

 

Elles me font penser, tant on voudrait y mordre,

 

Aux pêches du jardin que nous rangions sans ordre

 

Dans le panier d'osier. Elles étaient acides

 

Et leur peau duveteuse était lisse et sans rides.

 

 

 

Fesses rondes, nacrées, fermes et molles,

 

Laiteuses et rosées, fraîches, chaudes, folles,

 

Fesses douces, ambrées, où je plonge, où je nage,

 

Vous êtes l'oreiller que creuse mon visage.

 

                             **********

 

 

 

                        Ton nid de feu.

 

 

 

Dans ton petit nid chaud, tu me berces en rêvant.

 

En rêvant je m’endors dans ce creux de ton corps.

 

Entre tes cuisses nues, un parfum pénétrant

 

M’enivre et me promène au pays de l’aurore.

 

 

 

La liqueur de ce feu, comme une lave blanche,

 

S’écoule, mielleuse, au travers de mes lèvres.

 

Et ton volcan soyeux, en éruption, épanche

 

Des ruisseaux parfumés, brûlants comme la fièvre.

 

 

 

Flamme, gouffre, je me jette à plein corps, plein ventre,

 

Dans ta chatte charmante envahie de toison.

 

C’est un chaud réconfort, c’est mon nid, c’est mon antre.

 

J’y suis près de toi, en toi... Belle déraison...

 

 

 

                             **********

 


 

 

Mon ange, tu es douce, et comme un fin vaisseau

 

Tu sillonnes gaiement mon océan cerveau.

 

Tu peuples mes pensées et illustres mes rêves,

 

Brûlant mes souvenirs et consumant ma sève.

 

 

 

Ton corps est infini comme une immense mer,

 

Il cache des secrets, entretient des mystères,

 

Et je peux m'y blottir ainsi qu'en un tombeau :

 

Confortable cocon, bercé comme dans l'eau.

 

 

 

Ta peau fragile et fine est caressante et pâle,

 

D'une couleur soyeuse, entre l'obscure opale

 

Et le lait blanc et pur, entre le ciel terni

 

Et la cendre dans l'âtre où le feu s'affaiblit.

 

 

 

Ton visage est tout simple et pourtant si joli :

 

Un doux front, le regard sombrement infini,

 

Et cependant l'œil clair comme une feuille morte

 

Sous le ciel gris bleuté. Le regard qui m'emporte,

 

 

 

Qui me parle d'amour par ses seules lumières,

 

La joue fraîche appelant les caresses légères,

 

Une bouche attendrie où naissent les sourires,

 

Éclosent les baisers et fleurissent les rires.

 

 

 

Tes mains me font penser, quand tes bracelets chantent,

 

Aux cloches ingénues qui sonnent, éclatantes.

 

Elles sont une cage où j'aimerais bien vivre,

 

Elles sont un bouquet qui, follement, m'enivre.

 

 

 


Gardant secrètement des caresses futures,

 

Elles savent pourtant, comme une eau fraîche et pure,

 

Éclater en cascade à l'orée de mon cœur,

 

Éclabousser ma joie, exploser de bonheur.

 

 

 

Tes minuscules pieds s'endorment dans mes mains,

 

Tes jambes fuselées, aux nuits sans lendemains,

 

S'ouvrent comme des becs exigeants et avides,

 

Et ta chair se remplit de ma chair qui se vide...

 

 

 

Ton corps qui, tendrement, sur mon corps s'extasie,

 

M'emmène, mystérieux, au pays infini :

 

Au pays merveilleux vallonné de tendresse,

 

À l'infini secret où je noie mon ivresse.      

 

                             **********

 

 

 

Tu te fais plage nue sous mes vagues d’étreintes,

 

Tu te fais sable chaud pour prendre mon empreinte.

 

Les dunes de tes seins, et ton ventre rivage,

 

Ont des infinis d’ambre et des recoins d’ombrage.

 

 

 

Tu te fais océan sous mes flancs de navire,

 

Tu te fais tourbillon pour qu’en toi je chavire.

 

Et je me fais tempête, éclaboussant tes hanches

 

Des vagues de mes reins, de mon écume blanche.

 

 

 

Tu te fais violon aux caresses d’archet

 

De mes doigts sur ton ventre harmonie. Tu te fais

 

Résonance, des éclisses à l’âme pure,

 

Tu soupires, tu cries, tu chantes, tu murmures.                                            

 

                             ***********

 


                                Je t’océan.

 

 

 

Le soir s’étale lentement

 

Et le soleil, déjà en sang,

 

S’effondre au bord des infinis.

 

Tu viens te glisser dans les plis

 

 

 

De mon manteau humide et froid.

 

Je vois, peu à peu, ton reflet

 

Qui se perd dans une ombre douce.

 

Pour te mouiller, tu m’éclabousses.

 

 

 

Mais, noyé d’émotion, je sens

 

Ton corps superbe pénétrant

 

Dans ma liquidité tranquille,

 

Dans ma plasticité docile.

 

 

 

Et je jouis de te caresser,

 

De t’envahir, de te frôler,

 

T’enveloppant de ma douceur,

 

Me glissant dans tes profondeurs.

 

 

 

Je jouis de tes seins blancs qui plongent

 

Par Thierry Prellier - Publié dans : Les PHÉNOMÈNES
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Jeudi 8 février 2007

À fleur d’enfance

 

 

 

Une larme d'étoile

 

Une larme sourire

 

Sur ton visage enfin

 

Éclate en souvenirs.

 

Et dans mes bras ouverts

 

Tu viens te réfugier

 

Comme une épave triste

 

Sur un visage calme.

 

Ton sourire sensas,

 

Ton sourire de rêve

 

Doucement me caresse

 

Et doucement me berce.

 

Dans mon cœur, dans mes yeux

 

Éternullement dansent

 

Ton visage sensas,

 

Tes larmes, tes sourires.

 

          **********

 

 

 

Les enfants-fleurs.

 

 

 

Le feu faisait baver des coulées de chaleur

 

Mielleuses et nues dégoulinant à terre.

 

Le calme lit jardin se paraît de deux fleurs

 

Que les rayons solaires nimbaient d'un clair mystère.

 


Deux enfants sur le lit, roses comme des roses,

 

Fraîches comme un bouquet, exhalent des parfums.

 

Elles sont dévêtues et doucement déposent

 

Des baisers en boutons sur leurs longs cheveux bruns.

 

 

 

Leurs pieds enchevêtrés sont racines en tresses

 

Et leurs jambes de tige et leurs cuisses rameaux

 

Supportent comme un fruit leurs fesses à caresses

 

Où s'étalent douceur et pâleur des pavots.

 

 

 

Une toison de mousse au pied de ses corps souples

 

Réchauffe le foyer des nectars enivrants.

 

Leurs bras frêles et longs suavement s'accouplent

 

Réunissant leurs seins en grappes, nus au vent.

 

 

 

Et leurs visages-fleurs aux couleurs de l'opale

 

En un baiser d'amour se mélangent leur sève.

 

Par l'étreinte soudée leurs lèvres de pétale

 

Éclosent en sourire et se baisent sans trêve.

 

                        **********

 

 

 

                 L'enfant à la plage.

 

 

 

Les mauvâtres rayons de la glaciale lune

 

Allumaient les yeux noirs d'un enfant sur la dune.

 

Je me promenais seul et triste sur le sable

 

Quand, nimbé de clarté, je le vis tel un diable.

 


Ses cheveux d'ombre au vent, il contemplait la mer.

 

Je vis ses sombres yeux et son regard amer.

 

Je contemplais longtemps sa silhouette fine,

 

Frémissant sous le vent chargé d'odeurs marines.

 

 

 

Ses mains plantées au sol, il observait le vide

 

Avec, au coin des lèvres, un dur sourire acide.

 

Je l'aimais, pour l'instant et pour l'éternité.

 

Je l'aime éperdument, pour sa naïveté.

 

 

 

Je suis amoureux fou des farouches enfants

 

Qui regardent le ciel, la mer, le feu dansant.

 

Je me retrouve en eux ainsi qu'en un miroir :

 

Ils sont "moi", je suis "eux", perdus au fond du soir.

 

                            **********

 

 

 

                      Premier regret

 

 

 

Et te voilà partie

 

Déjà et pour toujours

 

Je croyais infini

 

Notre soupçon d'amour

 

 

 

Je garde ton sourire

 

Et ta main soulevée

 

Qui paraissait me dire

 

«  C'était bien de s'aimer ! »

 


Je garde ton regard

 

Et l'éclat de ton rire

 

L'éclat de tes yeux noirs

 

De joie ou de plaisir

 

 

 

Je ne te verrai plus

 

Tu te transformeras...

 

Et... nouvelle inconnue

 

Tu me reséduiras

 

                                        **********

 

 

 

                                                                   Le soir du 9

 

 

 

Dans un petit salon, je m'étais isolé

 

Pour goûter le silence et pour me reposer.

 

À demi allongé, je lisais, je rêvais,

 

Distrait par mes pensées... Ou bien je t'attendais ?

 

 

 

La porte, lentement, sur ses gonds a tourné.

 

Furtive et silencieuse une ombre s'est glissée.

 

Sur le rebord du lit tu es venue t'asseoir

 

Sans un mot, sans un souffle, ombre douce du soir.

 

 

 

Et ta tête alourdie des bruits de la maison,

 

Sur moi s'est reposée. Le silence profond

 

Laisse dans mes cheveux frissonner le murmure

 

De ta respiration. J'achève ma lecture,

 


T'accueillant simplement en creusant mon épaule.

 

Et tu poses ta main sur ma main qui te frôle.

 

Je sens tes doigts d'enfant envelopper mon poing,

 

Dans ma paume filtrant par le moindre recoin.

 

 

 

Ainsi emprisonné sous la grille légère,

 

Je savoure le feu de ma jolie geôlière :

 

La chaleur de tes doigts qui, comme des mitaines,

 

Emmitouflent mes mains de ta douceur de laine.

 

                                **********

 

 

 

    Balance-soir.

 

 

 

Des cheveux blonds

 

Des cheveux bruns

 

Le soleil fond

 

Dans le lointain

 

Et tout en haut

 

Et tout en bas

 

 

 

Deux grands sourires

 

Qui se font face

 

Et puis les rires

 

Prennent la place

 

Et tout en haut

 

Et tout en bas

 


Les mains serrées

 

Sur le cordage

 

La joie chantée

 

Par les visages

 

Et tout en haut

 

Et tout en bas

 

 

 

Les corps ondulent

 

Dans l'ombre tiède

 

Vont et reculent

 

Souples et raides

 

Et tout en haut

 

Et tout en bas

 

 

 

Je vous élance

 

Toutes les deux

 

Je vous balance

 

Je suis heureux

 

Et tout en haut

 

Et tout en bas

 

 

 

Le soleil doux

 

Vous éclabousse

 

Teintant de roux

 

Vos deux frimousses

 

Et tout en haut

 

Et tout en bas   

 

      **********

 

Regret.

 

 

 

Un regard souriant, une main relevée.

 

Un visage parlant, une main arrêtée,

 

Le geste interrompu. Les lèvres entrouvertes

 

Et les doigts suspendus, et la main comme offerte.

 

 

 

Tu ne pouvais parler de tes lèvres émues

 

Mais tes yeux me disaient des choses inconnues :

 

Des adieux sans regrets, sans espoirs, mais remplis

 

Des souvenirs soyeux qui sont en nous, blottis.

 

 

 

Ce sourire dessiné sur ton visage, enfant,

 

Avait la volupté d'un rêve caressant.

 

Ce regard consolant disait, mélancolique :

 

 

 

«  Garde en toi la saveur, le parfum, la musique

 

Des jours passés ensemble, et goûtes-en la vie.

 

Et puis, ne sois pas triste, et puis...» Tu es partie.

 

                  **********

 

 

 

Aujourd'hui je t'ai vue, enfant de ma mémoire,

 

Je t'ai revue enfin ! ( Comment le puis-je croire ? )

 

Depuis longtemps déjà tu t'étais éloignée

 

Et je n'espérais plus. Au bord de ma pensée

 


Je te gardais encore une place soyeuse

 

Où je venais passer, parfois, une heure heureuse

 

Auprès de toi. Pourtant, je te savais partie.

 

Je m'étais résigné à feutrer ma folie.

 

 

 

Enfant de mon espoir, je t'ai enfin revue.

 

J'ai regardé tes yeux et tu m'as reconnu.

 

J'ai écouté ta voix et tu m'as entendu.

 

 

 

Il a suffit d'un regard complice et confiant

 

D'une pression de main, d'un baiser souriant

 

Pour que je te retrouve, émouvante et... enfant !

 

                                      **********

 

 

 

Je suis venu m'asseoir, encore, à cet endroit,

 

Pour regarder la mer et pour penser à toi :

 

La plage vierge et nue pour ta peau fauve-écrue,

 

Pour tes longs cheveux d'ombre, un bouquet d'algue crue.

 

 

 

Ta silhouette fine ? Un rocher façonné

 

Par les remous sableux d'un tourbillon bleuté.

 

Ta voix ? Un clapotis, un immense silence

 

Parfois, mais aussi des longs souffles de violence.

 

 

 

Et tes regards ? Les mille creux d'eau, clairs et purs,

 

Qui luisent sous le ciel de nuit, tendres ou durs,

 

Les mille reflets noirs d'une marée d'orage.

 

 

 

Mais ta simple présence, au creux d'un paysage,

 

C'est un grand soleil blanc d'une folle douceur

 

Qui me prend et me noie, et caresse mon cœur.

 

                         **********

 


Nous serions venus là, tous les deux ce matin,

 

Pour regarder la mer : son reflet argentin

 

Quand les nuages lourds occultent la lumière,

 

Sa transparence bleue, sa mouvance légère

 

 

 

Quand le soleil s'accroche aux confins du ciel gris.

 

Au bord de ce creux d'eau, nous nous serions assis,

 

Nous aurions écouté les caresses vivantes,

 

Le léger clapotis des vagues chuchotantes.

 

 

 

Et, nos pieds nus baignant, nous aurions bavardé :

 

Tu m'aurais raconté tes amours, expliqué

 

Tes projets, tes joies et tes tourments. Ta voix pure

 

 

 

Aurait résonné dans ce long couloir rocheux

 

Et sonné comme un chant secret et mélodieux,

 

Comme un souffle d'espoir, un intime murmure.

 

                             **********

 

                         Portrait

 

 

 

Sur ma page oubliée

 

Que vais-je raconter ?

 

Comment remplir ce vide ?

 

Oh ! Toi. Toi, pourquoi

 

N'es-tu pas là ?

 

Ton regard de lumière

 

Suis ma plume

 

Et sa danse légère.

 

Ton sourire en poussière

 

Déchire mes émotions.

 

Quelques traits d'encre :

 

Une ombre sous tes yeux,

 

À l'aile de ton nez, sur ta joue.

 

Est-ce un sourire ironique

 

Qui méprise ce que j'écris ?

 

Est-ce un sourire lointain

 

Mystérieux de vie et de mort,

 

Un sourire d'existence ?

 

Est-ce un sourire offert ?

 

Une caresse écrite

 

Sur ton visage d'ombre ?

 

Qu'importe : c'est ton sourire.

 

Et il harcèle mon désir.

 

                  **********

 

Sonnet du chemin I

 

 

 

Je suis revenu là où nous avions vécu.

 

J'ai retrouvé la grange et le grand pré derrière,

 

Par Thierry Prellier - Publié dans : Les PHÉNOMÈNES
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Jeudi 8 février 2007

             L'Histoire de Bertrand.

 

 

 

 Je me suis donné la mort il y a une dizaine d'années, je crois. On aime la mort, on la déteste, et puis un jour il vous faut lui donner rendez-vous. Je repose ici, à présent, dans le cimetière de la Blanche, parmi les pierres tumulaires, les fosses, les croix de fonte, parcourant de mon pas funèbre les allées coronales du monastère, foulant le sable, gris de poussières cinéraires.

 

Je ne te nommerai pas, toi, mon compagnon de mort, vieux moine sourd et idiot qui, le premier, écoute la logorrhée sans fin de mes mémoires d'enfance. Oh ! Je t'en ai déjà évoqué des bribes, mon vieux, des résurgences folles dans les matins d'hiver. Je veux, aujourd'hui que le ciel recommence, te raconter l'histoire de Bertrand qui fut ma seule amour terrestre. J'ai cinq fois l'âge de raison, et la mort m'a saisi en pleine jeunesse, simplement, comme une fin nécessaire à l'histoire de mon ami.

 

Je l'ai nommé Bertrand, ici, et ce sera le seul travestissement de la réalité. Mon ami portait un autre nom. Que celui-ci reste collé, muché, sur les parois concaves de mon crâne vidé, ainsi que la flatrure interne d'un servage de l'âme. Je te mentirai donc sans cesse, mon vieux, en l'appelant Bertrand. Mais, après avoir hésité longtemps sur les lieux, les circonstances, les faits de notre histoire, je veux laisser tout cela en sa vraie place, en son vrai temps, sur l'île où se glacent mes os.

 

Ah ! Pauvre vieux ! Que la nature t'a heureusement privé de l'entente et de l'entendement ! Tu me regardes, de tes yeux froids et brouillés, fasciné par les mouvements de mes lèvres fanées, figé dans une attention d'hypnobate funambule, figé sur l'enroulement vertigineux du fil de mes écrits. Vas-y, moine tordu, repais-toi de mes reliques nues, je te dirai tout mon malheur, tout mon bonheur, pour que tu n'en saches jamais rien.

 

 

 

Tu vois, lorsque j'étais vivant, j'ai réuni des preuves, des témoignages. J'ai un plein cartable de photos, de lettres, de carnets de dessin, de débuts de romans, de poèmes aussi, et autres vestiges vénérés dans les staurothèques, reliquaires et lieux sacrés, mais réprouvé avec mépris par les docteurs de la science médicale. Je te reparlerai, de temps en temps, de ces pièces, non pas à conviction, mais à confusion et à déréliction.

 

C'est un curé de Nantes qui pourrait fournir la première preuve testimoniale. Ce serait une photo de Bertrand, tel que je l'ai rencontré. Il avait dix ou onze ans. Je me souviens de cette photo là ! J'ai dû la voir chez le père Biloin, un jour où, quelques années plus tard, je cherchais des clichés du petit Pierre. ( Ah ! Je te parlerai sans doute aussi du petit Pierre. J'ai écrit, pour lui, mon premier poème. Je te le lirai, plus tard. Je chercherai... Je crois bien l'avoir revu, il y a peu de temps, dans un cahier rongé d'humidité de ma valise ocre rouge.) Sur cette photo, Bertrand est assis, parterre, dans l'herbe, au fond de la cour de récréation. Il joue de la flûte à bec. Et ses yeux baissés lisent une partition posée au sol. Je ne crois pas que j'aie été particulièrement amoureux de lui, cette année-là. C'était la première fois que je participais à un patronage, et j'étais tout heureux de trouver tant d'amis. Mais sans doute le rencontrais-je un peu, au cours des jeux, des baignades, des repas. L'année suivante, je le retrouvais donc comme un visage connu, et il faisait partie de mon équipe du Radeau de la Méduse.

 

Mes souvenirs sont confus. Qu'importe si je ne les évoque pas dans leur chronologie ? J'avais treize ans alors. Je jouais mon existence entre des passions opposées de pureté et de sensualité. J'oscillais déjà de la vie à la mort, de l'extase mystique au blasphème, de l'eau lustrale à la sanie, convaincu et dubitatif tour à tour, roulé dans les mensonges du monde et dans les miens propres.

 

Je n'ai pas de photos de cet été-là où Bertrand devint mon ami. Ou bien, peut-être que je confonds tout et que c'est moi qui l'ai pris, jouant de la flûte au fond du jardin. Je ne sais plus...

 

 

 

Eh ! Le vieux ! As-tu connu, à Barbâtre, l'école Saint-Étienne qui s'adossait aux dunes, juste en face de l'église ? C'est là que nous vivions l'été, toute cette troupe d'enfants, pas tout à fait louveteaux, mais portant foulard et béret. Il était mignon, le petit Bertrand avec ses cheveux fauves, ses yeux de chats en caresses, et ses mains délicates soutenant le flûtiau. Nous formions une bonne paire de copains, moi, le grand basané, brûlé de soleil, de deux ans l'aîné, et lui, petit biquet tout blond, fragile comme un ange. Nous partions en excursions sur les rivages circonvoisins, sac au dos, le nez dans les soleils levants.

 

Mes souvenirs sont égoïstes, étrécis sur notre seule amitié. J'ai oublié les autres enfants, les "Chers Frères" qui nous accompagnaient, les équipes que nous retrouvions après des heures de marche. Mon cerveau calcifié, comme une pierre précieuse au fond d'une géode, ne conserve que l'essentiel de cette vie d'enfance. Bertrand était mon ami.

 

J'avais découvert la jouissance sexuelle peu avant. À la fin de ma douzième année. Comme tous, je me rongeais le cœur à me demander si j'étais déchu. Je préservais de longs temps de pénitence où je tâchais de rédimer les luxures auxquelles je m'étais laissé aller. Je me lavais avec emphase, et détergeais à l'eau glacée les smegmas honteux de mon sexe recroquevillé. J'exerçais mon corps efflorescent à des mouvements gymniques, offrant ma nudité interdite à l'effort, à la tension, à la déchirure des assouplissements.

 

 

 

Ah ! Pauvre vieux morts que nous sommes ! Les fusées blanches de nos agitations solitaires n'ont plus cette douceur de notre adolescence. Nous étions si beaux, alors, tirant la virgule de nos sexes pour des plaisirs nouveaux ! Et l'on nous a fait croire au péché ! À la folie ! À la déchéance physique ! Où sont-ils, les curés de l’opprobre qui nous ont contraints, qui ont adultéré nos premières extases pour une virginité incomprise ? Où sont-ils les médecins faussaires qui fustigeaient mes caresses phalliques dans leurs Larousse Médicaux, lourds comme des pièges ? Allez ! Vieux moine, viens avec moi. Allons hurler au chapitre de ce cloître, allons brandir l'ostensoir de nos sexes levés dans les fumigations chlorées des thuriféraires en aubes courtes. Que tout le jus qu'ils ont retenu vienne les noyer dans leur hypocrisie glacée ! Eh ! Sacré vieux mort de ma mort ! Tu crois que je ne t'entends pas fourbir ta vieille verge raidie, au fond de ton linceul, dans tes nuits de prières ?

 

 

 

Je m'étais promis, cet été là, de ne pas me toucher, voulant offrir à Dieu la souffrance de ma rétention. En fait, il faut dire que j'avais peur, en collectivité, que l'on devinât mon secret. Chacun, dans son lit, taisait ses élans, craignant que sa respiration ne prît l'ampleur d'un soufflet d'harmonium. Et personne ne disait rien à personne.

 

Avec Bertrand, je jouais sur le sable, j'écrivais des récits de voyages imaginaires, je croquais du chocolat, acheté en cachette à l'épicier ambulant. Je me souviens qu'un soir de pluie où nous campions, j'avais eu à cœur, en tant que chef d'équipe, de tout faire, de tout préparer, pour préserver mes camarades. Mais c'est surtout Bertrand que je couvais, l'entourant de soins, comme un grand frère attentionné.

 

Je m'étais blotti, enfin, au crépuscule, dans mon duvet trop froid, et je gisais à l'orée de la toile, comme une momie. Bertrand, petit frère espiègle et caressant, me donnait la becquée de petits bouts de sucre ou de biscuit. Endolori de froid et de fatigue, je laissais l'adorable enfant exciter mon plaisir en distribuant, puis en refusant les miettes savoureuses, petit marionnettiste doucereux tirant les fils du pauvre pantin que je me laissais être.

 

Le lendemain, au petit jour, nous avons plié la tente et rejoint, sac au dos, avec notre équipe, le vieux quai de l’Herbaudière, l’ancien port, avant qu’ils ne le creusent pour les bateaux de touristes. Nous avons embarqué sur l’Innocent, tout le patronage et les chers frères, et quelques malles de provisions. L’île du pilier est à deux milles de la côte, mais c’est une île ! L’île d’une île, le bout du bout du monde, un territoire de Robinson pour les âmes enfantines éprises de rêves.

 

Nous avons visité le phare, couru la lande frémissante de lapereaux, cueilli des bouquets de cristes et d’œillets que nous offrions aux frères installés sous la grande toile du campement. Cette Terra incognita fut la notre deux jours durant, et toute une nuit. Nous jouions à empiler des galets plats pour édifier des amers sur le haut de l’estran. Nous cueillons des crabes et des oursins, mais moi seul avais le courage de manger des crevettes vivantes en les étêtant simplement d’un coup d’incisives.

 

Le soir, frère Federico, qui aimait tant nous apprendre des ritournelles pieuses en italien, nous avait réservé une extraordinaire surprise. Au moyen d’un projecteur portable et d’une génératrice, il organisa, sur le drap volant de la grande tente, la projection du Capitaine Courageux. De quoi nous émouvoir et nous faire pleurer, tous, perdus sur notre vaisseau d’illusion.

 

Cette nuit-là, l’île du Pilier berça nos cœurs du meilleur de ce qu’on appelle la Fraternité.

 

 

 

J'ai beau fouiller, chercher dans ma mémoire embue, les souvenirs se sont fanés. Je ne peux plus retrouver quand j'ai su que j'aimais Bertrand. Nous avons fait du théâtre ensemble, mais c'était un peu plus tard, je crois ? En fait, nous avons sans doute perdu contact pendant pas mal de temps. Je ne me souviens même plus de lui l'été suivant. Ou bien, en y réfléchissant, c'est peut-être l'année de notre quatrième patronage de juillet que j'ai commencé de l'aimer après avoir eu ce qu'on appelle des attouchements avec lui. Mais, l'ai-je connu entre-temps ?

 

Mais oui ! Ça y est ! C’est en allant au lycée, lorsque j'avais quatorze ans, que je retrouvai Bertrand. Il était dans une plus petite classe, mais je le rencontrais, de temps à autre. Et puis, nous avons joué dans la salle paroissiale 29° à l'ombre de Labiche, Humulus le muet de Anouilh et Le Médecin volant de Molière, dans la troupe de l'aumônerie.

 

Ah ! Mon sacré vieux moine, je suis content d'avoir retrouvé cela. Il faut raconter à un pauvre sourd comme toi pour retrouver la mémoire. Tu vois, je croyais que c'étaient des amours enfantines qui nous avaient réunis Bertrand et moi : Mais ce sont plutôt des passions adolescentes. Enfin ! Des passions ! Va savoir ?

 

Bertrand était de deux ans mon cadet. Et j'appréciais cette amitié où je me sentais grand frère, protecteur. J'aimais les petits; je cherchais toujours la présence des enfants plus jeune que moi, ainsi que le petit Pierre dont je t'ai parlé tout à l'heure.

 

Ah ! Que ton regard est vide, vieux moine de ma solitude. Tu te souviens du petit Pierre ? Mon premier poème, et la seule joie de le savoir mon ami ?

 

Les petits, c'était une recherche continuelle. Je trouvais des prétextes pour leur parler, pour participer à leurs jeux. J'avais sans doute l'air godiche avec ma stature d'adolescent vite poussé, parmi la pépinière des gosses toujours plus jeunes. Mais, tel était mon tempérament. Peut-être éprouvais-je une certaine répulsion pour les vanités sexuelles des jeunes gens de mon âge. Les revues pornographiques, les exhibitions chahuteuses, dans les odeurs de toilettes ou de vestiaires, m'inquiétaient plutôt.

 

Je rêvais d'amours pures, d'angéliques relations, où le sexe n'était d'ailleurs pas absent, mais venait comme un souffle sensuel, sublime de beauté, de grâce et de préciosité. As-tu connu ces contradictions du charnel et du spirituel, cette confrontation déchirante du corps qui veut jouer et jouir, et de l'esprit en quête de perfection et de solennité ?

 

 

 

Et, cependant, me voici, à quinze ans, dans les dunes dorées de la Guérinière, ivre de mon amitié avec Bertrand, comblé par la beauté de ces landes marines que je connais si bien et que j'adore; me voici abandonné à des attouchements banals qui dévoient l'émotion que j'avais d'être seul à seul avec mon ami.

 

Tiens ! Je vais te montrer encore une photo. Je l'ai prise moi-même, sur la plage, à contre-jour du soleil couchant. Bertrand, de profil, a un genoux dans le sable. Il est comme un écuyer rendant hommage, dévoué, serviable, mais droit et fier face à l'océan, le regard lointain, beau comme un sphinx parfait. Il m'a pris en photo, à son tour, au même endroit, et cette mutuelle capture et offrande de l'image, cette collimation magique de l'œil mécanique, figeant le temps pour un regard perpétuel, avait déjà la force d'un aveu d'amour.

 

Oh ! Je l'aimais, cet été-là. Faisant semblant de n'avoir que cette amitié bruyante des garçons en patrouille.

 

Toi qui es moine, tu as dû connaître cela dans les dortoirs douteux des séminaires : tu sais bien... tout ce que le folklore paillard tonitrue dans les Bréviaire du Carabin ! Il y a, dans ces communautés adolescentes de garçons, des rituels tapageurs et cruels où se ricanent les pudeurs blessées. On a peur, on a honte de ses désirs de tendresse, alors ces désirs sont transfigurés en gestes d'arrogance. Ce sont des exhibitions, des violences détournées, des déshabillages vexatoires, des gestes obscènes, des volées de mains sournoises, brutalisant l'intimité, quand elles auraient tant voulu être caresses douces.

 

C'est ainsi que, ce soir-là, sur les dunes gagnées d'obscurité, nous nous sommes retrouvés, Bertrand et moi. Comme par aventure, comme par bravade, nous avions déclaré que nous nous installerions loin du groupe. Nous savions, l'un et l'autre, que nous nous recherchions. Mais, l'aurions-nous pu avouer ?

 

 

 

Mon compagnon de mort, mon témoin auriculaire qui ricanes dans ta surdité ironique, peux-tu comprendre la misère de ces amours adolescentes, Qui s'interdisent à elles-mêmes l'aveu de leur émotion ?

 

Nous étions enfin seuls, et loin de tous. J'ai bousculé Bertrand, comme un chaton qui lance la patte à son frère de lait. Lui m'a regriffé et, dans un tumulte vif et fougueux de querelle féline, nous avons, chacun, agrippé le sexe de l'autre pour une succussion batailleuse et enragée. Il n'avait fallu que quelques secondes de cette rixe pour que mon petit copain se recroquevillât sur lui-même. Hébété, je lui demandai pourquoi il se réfugiait ainsi, et ce qu'il se passait. Sa réponse, cinglante et désagréable brisa ce qui pouvait rester de plaisir à cette mascarade violente. Il avait juté, comme nous disions alors, et cela arrivait comme une mauvaise chance et non comme un plaisir. Je restais seul, écœuré, frustré, avec ma verge raide, abandonné tout à coup après ce corps à corps imbécile.

 

 

 

Tiens ! Vieux moine de ma nuit, viens avec moi traîner dans le cloître mouillé. Allez ! Je te tiendrai le bras. Nous sommes morts, mon vieux, enfermés dans ce monastère usé, comme des fantômes cénobitiques. Tu as une gueule infecte de momie pourrissante, et moi, je ne suis plus qu'un squelette hâve, perdu dans cet enfer de bousculades. On me pousse, on me parle, on me triture, on me torture. Des aiguilles sournoises forment des griffes aux mains des anges ; on me perd dans des couloirs sonores, on me laisse dans des tombeaux muets, dans des cercueils blancs, capitonnés, trop grands pour moi, dont on visse sans fin les couvercles odieux. Allez ! Viens ! Allons boire l'air glacé de la nuit noire.

 

 

 

C'était une nuit aussi noire, que celle où Bertrand, sans le vouloir, sans le savoir, m'offrit le premier rituel du sang. Cette blessure symbolique me faisait femme, me faisait agneau, offert au tranchant de l'arme, pour une pactation d'éternelle adoration.

 

J'avais pelé des fruits que nous mangions ensemble autour d'un feu mourant. La nuit était sans fin. Je piquais, du bout de ma lame effilée, des morceaux que j'offrais à Bertrand ou que je mordais moi-même. Soudain, par facétie, mon copain voulut attraper, avant que je le croque, un quartier piqué sur le canif. Sa main, maladroite, me gifla le visage, et le fil du couteau caressa et trancha mes lèvres muettes. Ma bouche, comme un sexe de fillette nubile vivant ses ménarches, pleurait un sang brûlant. Le petit Bertrand, désolé, précipita sa main fine pour retenir les ruisseaux carmins. Et cette caresse de ses doigts d'enfant sur mes baisers baignés de rouge épais, cette supplication secrète de ses yeux pour que je ne trahisse pas aux autres la naïve brutalité de son geste : Toutes ces attitudes silencieuses de douleur, de confusion, de complicité, avaient une force religieuse de cérémonie oblative. Il avait entaillé mon sourire virginal pour en faire un reflet sexuel, une vulve vive, au cœur de mon visage, où ses doigts longs et doux tamponnaient, d'un mouchoir blanc, la sève rougeoyante.

 

Nous nous étions écartés, loin du feu, loin du groupe, pour que l'on ne soupçonnât pas la violence et la tendresse qui nous avaient saisis. Bertrand me suppliait des yeux pour que je ne le dénonce pas, que je ne le trahisse pas. Et moi, je suppliais le ciel que mon ami ressentît l'émotion que je connaissais.

 

 

 

Je le trouvais beau, Bertrand, avec son air enfantin, sa finesse chérubine, et ses longs cheveux blondissants qui retombaient sans cesse, voilant sa face de Christ enfant. Ainsi que des moinillons d'enluminures pieuses, on nous voyait ensemble aux prières vespérales, à la messe, jouant, moi de la guitare, et lui de la clarinette, ou bien chantant en contrepoint un bel Alléluia. Nous étions amis, deux ravissants petits bienheureux des hagiographies de catéchisme, une image de pureté dans la foisonnante brutalité de la troupe masculine du patronage. Le cher frère Joël nous aimait bien, tous les deux, et nous avait même offert des glaces au quatorze juillet. Mais, si cette vision de notre douce amitié est vraie, il faut y ajouter les malaises et les préoccupations qui nous froissaient le cœur ou, tout au moins, qui froissaient le mien puisque nous n'avons guère parlé de nos sentiments ni de nos désirs.

 

Bien sûr, j'avais envie de le tenir dans mes bras, mon petit Bertrand, mon benjamin, mon frère de rêve ; j'avais envie que nos chahuts se fassent étreintes, que nos agaceries deviennent caresses, que nos complicités s'érigent en découvertes de nos corps interdits. J'avais envie de voir son cul et d'offrir le mien, j'avais envie de partager mes spasmes de plaisir, de lui offrir ma jouissance, d'apprivoiser la sienne. J'avais envie de je ne sais quel partage des corps et des cris, pour une amour de sexe et de sève. Et nous n'avons pu que nous arracher une branlée furtive, d'une main coupable et frénétique, où lui seul a juté, comme avec douleur et dépit, renfrognés dans notre déception indicible où je suis resté à la fois insatisfait, frustré de ce plaisir que j'avais voulu lui offrir, qui s'était mué en désagrément, et volé de cette jouissance que j'aurais tant voulu lui devoir.

 

 

 

Tu es sourd, mon vieux moine, et l'on a dû te brocarder mille fois sur cette fameuse perversion-qui-rend-sourd. As-tu cherché, dans les vieux dictionnaires ce que les doctes lexicographes ont jugé bon de dire à ce sujet ?

 

Ah ! Nous pouvions cacher le secret de nos jouissances, et craindre tous les mots ! Je regardais mon teint qui risquait de devenir olivâtre; j'examinais mon corps Qui pouvait s'étioler, et mes yeux s'embrumer dans une jaunissure coupable. J'apprenais aussi les mots : masturbation, onanisme, chiromanie, et leurs multiples traductions argotiques...

 

Je me lançais, seul, dans des débats théologiens, dans des arguties de jésuite. Si on ne s'aidait pas de la main mais, qu'avec beaucoup d'effort, on jouissait dans son oreiller, est-ce que cela comptait ? Et si on le faisait avec un autre ? Ce que j'avais, hélas, adultéré dans notre escapade dunaire mais dont l'idée remplissait tous mes phantasmes d'alors, ce n'était plus de la masturbation puisqu'on était à deux ! ? Est-ce cela que les romans appelaient des caresses ? Pour moi, caresse s'employait pour des glissées douces de la main sur la peau. L'agitation de la branlette devait-elle s'appeler caresse aussi ?

 

On s'invente mille péchés lorsque l'impudique confession menace. Et aucun ne sera avoué. Les dictionnaires sont veules, qui glosent sur des mots définis avec des pincettes, sur des vocables qu'ils feignent de ne pas reconnaître. Ils ne se sont jamais touchés, dis, les collaborateurs du Grand Larousse du XXème Siècle ? Ils ne savent pas que branler ne signifie pas seulement chanceler ou osciller ? Ils n'auraient pas pu évoquer les phantasmes, les plaisirs, (les culpabilités certes aussi ) mais enfin et surtout la quasi-unanimité de l'usage onaniste ? Je croyais être rare, être seul, peut-être, à tant me traire le sexe pour mes solitaires mulsions, et j'en ressentais une angoisse et une gloire contradictoires.

 

 

 

Mes lèvres avaient gardé une subtile cicatrice, une tension perpétuée, un relief intérieur que ma langue seule savait deviner sur le labre et le labium, tel un éternel baiser, vulnéraire et douloureux.

 

Cet été-là, nous avons joué, pour le petit public du patronage, une pièce de Labiche : Les deux timides. Regarde comme nous jouions : partout et toujours, en promenade, sur la plage, en chevauchée à bicyclette, nous répétions nos rôles, déclamant les répliques dans des postures incongrues. Je faisais le personnage de l'un des timides, le Prétendant, et Bertrand jouait la jeune fille à marier. Ah ! Quelle magie que l'illusion théâtrale ! Je croyais, dur comme fer, que je serai acteur toute ma vie. C'était une passion, et l'objet de mes lectures, de mon travail. Mais surtout, en cette occasion, cela me permis, devant tous, comme pour une véritable cérémonie, de proclamer mon amour indicible.

 

J'étais là, sur la scène ( que nous avions construite avec des bancs, dans la majesté encadrée d'un théâtre à l'italienne de fortune, les rideaux de drap flottant au vent ) revêtu fièrement d'un habit à queue-de-pie. J'étais là pour de faux mais pour de vrai aussi. Et je pensais très fort, en moi-même, que mes paroles n'étaient plus du jeu.

 

Bertrand, apprêté en demoiselle, avec ses longs cheveux blonds, fardé, paré de dentelles et, tout simplement émouvant avec son sourire tout proche, faisait battre mon cœur, battre mon sang. Je m'agenouillais devant lui et, proclamant intérieurement la sincérité, la réalité de la situation, je lui disais : « Je vous aime, je vous adore... »

 

Sacré moine paillard ! Sacré goliard de ma mort ! Je vois tes babines baver, comme si tu comprenais la folie de mes souvenirs ; je te vois ricaner en diable lorsque mes mains se joignent pour un aveu trop souvent différé. Non ! Non ! Ne te méprends pas. Tes mains ignobles dessinent autour de moi des silhouettes arrondies. Tu sens la vague d’érotisme, d’amour sublime, de feu charnel, qui me porte en avant. Mais ce ne sont pas tes banales et impures chevauchées de tribades que je t’évoque : ce sont des amours, folles et pures, comme peuvent l’être les errances adolescentes. Allons ! Ne t’agite pas ainsi. Les contorsions des damnés ne font que redoubler la vigilance de nos tortionnaires.

 

Quittons ces tombes souffreteuses, et rejoignons la côte, au-delà des chênes-verts. Les morts ont l’infini pour seul miroir. Les reflets noirs berceront notre nuit.

 

 

 

Une année, presque encore, a passé. C’est au printemps, peu après mes seize ans que j’ai vécu avec Bertrand un moment que j’ai appelé notre  étreinte.

 

Ah ! Quelle confusion et quel dépit en moi de n’avoir pas su mieux... ( je cherche le verbe qu’il me faut choisir ici ) mieux vivre ? Mieux comprendre ? Mieux profiter ? Non ! Rien de cela ne va. De n’avoir pas su sortir du jeu, sortir du théâtre de la réalité de l’être.

 

Je ne vais pas te raconter tout cela en un récit détaillé et chronologique. Je me suis tant ressassé ces trois jours de passion, que ma mémoire se mettrait à balbutier. Là encore, j’ai des documents, des preuves que je te montrerai : une lettre écrite un an après et que je n’ai jamais envoyée, et peut-être une ou deux rédactions laborieuses pour m’agriffer à mes souvenirs délébiles.

 

La relation amoureuse, même si elle m’a comblé, ( et frustré tour à tour ) reste, après tout, une péripétie, sinon banale, du moins partagée par beaucoup. Cependant je crois que nous avions, à la fois, dépassé les simples curiosité d’amis adolescents et, a contrario, conservé des gestes enfantins. C’était une relation charnelle, angélique et légère. Le surprenant de tout cela, c’est qu’à force d’avoir revécu mille fois en pensées ces jours partagés avec Bertrand, je suis incapable de savoir si nous avons goûté nos plaisirs une ou deux fois. Mais qu’importe, au fond !

 

 

 

Quel malaise rétrospectif m’a envahi dans les jours suivants, et me préoccupe toujours, d’avoir tenu des propos si naïfs sur le baiser, sans me douter de rien. Car si, bien sûr, j’espérais, en partageant ces trois jours de vacances avec Bertrand, échanger avec lui des caresses amoureuses, jamais je n’ai pensé à l’embrasser, jamais je n’avais supposé sa bouche contre ma bouche.

 

Le premier soir, donc, comme nous bavardions à plusieurs, je me souviens d’avoir évoqué l’idée que, dans mon esprit, ma virginité nuptiale se révélait plutôt dans ce baiser jamais encore esquissé, et que je réservais à la vraie, à la seule épouse qui partagerait ma vie. Je voulais offrir, à cette idéale promise, ce qui s’offre pour la première amour, l’unique, celle qui comble toute une existence. Il me semble, lorsque j’essaie aujourd’hui de comprendre cela, que je portais en moi l’espoir d’une sorte d’union sublime et solennelle, l’idée de la grande amour romantique et fervente. Où plaçais-je, dans tout cela, ma passion pour Bertrand ? Je ne peux me l’expliquer aujourd’hui. Et la mort qui m’étreint a perdu toutes les justifications de cette pensée dédoublée.

 

 

 

Dans la nuit, parmi le silence religieux de la chambre, nous étions côte à côte, non pas corps à corps comme en des amours d’adultes, mais bord à bord ainsi que des dauphins qui se frôlent et se glissent. Et puis, sans que j’aie vu quoi que ce soit, dans la nuit profonde où nous baignions, le visage de Bertrand s’est accosté au mien. Je n’y pensais pas, je ne l’avais seulement pas supposé. Non pas que cela me parût impossible, ou incongru, ou déplacé. Non ! Je n’y avais jamais pensé.

 

Le premier baiser, c’est un peu le seul. Contrairement à tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivit dont le souvenir me reste flou, évanescent et fragile, le baiser de Bertrand, lui, est vivant. Je l’ai partagé hier, tout à l’heure. C’est comme si je l’échangeais encore, et toujours, chaque nuit de ma mort.

 

Ce fut une caresse immobile, grave et muette, comme un serment que l’on échange d’un clignement des yeux, d’une poignée de main. Il faisait nuit et je vois pourtant encore, avec une lucidité eidétique, le geste doux de son visage, le murmure de nos souffles secrets. Je vois le duvet premier de sa lèvre, ce velours naissant d’une finesse ciliaire, l’humidité chaude et nouvelle de sa bouche, précieuse dans la nuit.

 

Ce baiser est éternel en mon âme perdue.

 

 

 

Mais, en moi, une sorte de malaise s’insinuait, évanescent. Un doute, une réserve qui ternissait l’éclat de mon bonheur. Connais-tu le doute, moine sourd, connais-tu cette abominable imperfection de l’esprit en suspens ? Vieux compagnon de ma mort démentielle, as-tu douté un jour pour un regard fragile, un silence perpétué ?

 

Alors je repensais sans cesse à ces heures délicieuses, à nos amours légères, à tout cela. Jamais nous n’avions parlé d’amour. Oh ! Je l’aimais, tu peux me croire. Et, pour ma mort renouvelée, je l’aime sans cesse, de toutes mes agonies.

 

Et peut-être ne m’aimait-il pas ? Peut-être n’était-ce qu’un jeu, qu’une débauche ironique. Comme il me repoussait, parfois, d’un rire aigu auquel je me blessais ! Comme il était égoïste, aussi, m’oubliant après son plaisir ! Et quelle déception, pour moi, au cœur de tant d’amour, de devoir lui chuchoter, lui quémander, avec humiliation,  la caresse à mon sexe, qu’il avait négligée !

 

Mais, a contrario, sa caresse était douce et longue et lente, comme une marée sans fin qui ennoie un continent entier.

 

 

 

Bertrand m’aimait. J’en étais sûr. Et puis je le perdais, pour des heures insipides, pour des banalités.

 

Aussi, ce baiser qu’il m’avait offert, qu’il m’avait volé dans la nuit extasiée : était-ce une évidente manifestation de son amour ? Ou une moquerie, une désacralisation narquoise de mes rêves de pureté ? Avait-il déjà embrassé ? N’étais-je que l’objet d’un jeu répété ? Non ! Ce n’était pas possible ! Un baiser est une caresse solennelle entre toutes, un serment amoureux, une muette profession de cœur. Cela avait bien plus d’importance que nos caresses sensuelles.

 

On peut se faire jouir seul, mais le baiser est un partage nécessaire, la plus intime communion. Et pourtant, je doutais encore. Soupesant les évidences, les convictions, les apparences et les suppositions.

 

Je quittais Bertrand, après ces trois jour, au sortir de la Messe Pascale, heureux, comblé de toutes nos amours tacites, mais amer de n’avoir pas su échanger un mot de nos sentiments. Car, moi-même, je ne disais rien, n’osant avouer avec des phrases ce que je révélais avec mes regards, mes attentions, mes caresses. Peut-être souffrait-il de la même incomplétude que moi ?

 

 

 

La mer est houleuse et noire, vaste reflet émietté de nos âmes damnées. J’aime cette perpétuelle claque des lames sombres sur le mur résigné qui protège le bois de la blanche. L’écume, bouleversée, lèche et relèche encore les pierres pâles et creuses. Des giclées bouillonnantes fusent en gerbes diaphanes ainsi qu’un vaste et irraisonné jeu de jets d’eau.

 

Viens là ! Suivons, en haut, ce vieux mur, au-dessus du tumulte balancé des vagues incessantes. Nous nous ferons peur, encore, au-delà de notre mort, goûtant l’ultime dégoût de l’espoir dans les crachins et les crachats de l’océan écœuré.

 

Viens là, moine essorillé, allons crever encore nos tympans lacérés, allons briser nos cordes vocales en hurlant, nous aussi, face à la tempête froide, l’effroi de nos douleurs humaines . . .  Bertrand ! !

 

 

 

Je ne savais rien de Bertrand. Nous ne nous étions rien dit, et notre rencontre pascale n’avait peut-être pas d’importance. Pour moi, ravagé de doutes, de désirs, de délires, ma vie était transformée, comme échouée sur un îlot inconnu. Je ne pensais plus à rien qu’à ces instants sacrés de notre communion. Je me répétais sans cesse les scènes successives de ces trois jours de rêve. J’en suivais le chemin, j’en goûtais les douceurs, j’en redoutais les heures perdues, je m’en reprochais les hésitations, les silences qui étaient peut-être des désaveux. Dans la solitude de mes nuits volontaires, je rejouais nos rôles, je redisais nos longs tacets, je me branlais, doucement, douloureusement, de cette main lente et fragile dont il m’avait bercé le sexe. Je me faisais jouir en souffrance, je hurlais mes baisers froids dans le vide, titubant de ne pas retrouver la bouche de mon petit Bertrand. Je faisais cela, en mémoire de Lui.

 

Je ne l’avais seulement pas vu nu ! Je ne connaissais ni ses fesses, ni la raideur de sa verge nouvelle. C’est à peine si, dans l’ombre du demi-soir, j’avais pu contempler ses épaules et son dos, et ses reins que je dénudais peu à peu au prétexte d’un massage. Quelle contradiction ! Je me contenterais d’un sourire, d’une complicité lointaine, aujourd’hui. Et pourtant, insatiable, au sortir de nos brèves amours, je regrettais déjà son petit cul que je ne pourrais jamais dessiner, son corps fluets, sa virilité d’enfant pubère que je n’aurais jamais osé photographier.

 

Il me manque les images. De nos cinq sens, la vision est le seul pour lequel, communément, on convoite de conserver une mémoire, une mémoire réelle ( j’allais dire palpable ) une mémoire probante, consultable, transmissible. Je l’aurais portraituré, Bertrand, je l’aurais saisi dans la boîte noire d’un appareil photo, je pourrais te convaincre de son existence, de sa beauté, de sa sensualité apolline.

 

Tes oreilles mortes n’entendent pas mes confessions, mais, sale moine indifférent, tu aurais su la beauté de mon petit ami. Oh ! Les deux ou trois clichés que j’ai réunis dans mon album ne portent pas la force folle de mes désirs ! J’aurais tant aimé jouir, encore aujourd’hui, devant l’image de son corps dévoilé, devant son sexe levé, devant son cul, ses lèvres nues et son sourire charmant ! Devant son regard, simplement. Son regard caressant aux heures où il m’aimait ; son regard . . . juvénile et joyeux, où je ne peux plus me plonger.

 

 

 

Je me souviens, un jour, avoir rencontré une figure enfantine où je croyais revoir Bertrand. C’était à la messe, une petite fille assise tout près de moi, le front haut tantôt dégagé, tantôt drapé du rideau de lourdes mèches déferlées. Je croyais le voir, mon ami perdu. Je retrouvais ses lèvres pinçant le bec noir de sa clarinette, j’entendais le roulis frais de sa voix aiguë, le frémissement de ses narines futiles, légères comme un sourire internel. Je pleurai, ce jour-là, comme chaque jour sans doute, mais avec plus de saveur.

 

Quelle idée ! De ne vouloir conserver de ses amours que des souvenirs photographiques ! Quelle réduction ! Quelle cécité ! Toi qui es sourd, mon vieux compagnon de moine, compagnon de mort, te souviens-tu d’anciennes voix ? Entends-tu résonner, dans la voûte étonnée de ton crâne fissile, des timbres récurrents ?

 

Ah ! Si je pouvais me retrouver près de mon petit Bertrand, je ne me contenterais pas de la photographier sous tous les angles, de le fouiller de mon regard voleur et volatile, il faudrait aussi que j’enregistre le son de ses paroles, le bruit de son pas qui vient, l’éclaboussure de son rire enfantin, les mélodies oubliées qu’il jouait avec moi, le souffle de sa respiration quand nous jouions à la bagarre, et son souffle immobile, quand il m’a embrassé.

 

J’empreindrais sa main dans des kaolins, puis j’embaumerais son sexe d’argiles figulines, je masquerais de plâtre son visage mobile pour façonner encore ses profils tant aimés.

 

Quant au goût et à l’odorat, il me faudrait, comme en des rituels magiques, conserver des mèches de cheveux odorantes, des linges imprégnés de flaveurs éternelles. Il suffirait d’enflaconner des larmes et du sang, de garder en des fioles précieuses comme des ciboires la libation des giclées que je n’ai pas goûtées, pour de sublimes et subliminales eucharisties.

 

 

 

Nous n’avons jamais reparlé de ces vacances-là, avec Bertrand. Nous étions deux camarades de lycée, sans plus. Je vivais une vie normale d’adolescent, avec les plaisirs et les doutes, les vigueurs et les lassitudes de mon âge.

 

Pourtant, chaque soir, à ma ferveur chrétienne, à mes prières sincères, s’ajoutait un rituel, un culte secret que je rendais à mon ami. Et peut-être d’ailleurs, non pas à Bertrand lui-même, mais à l’Amour qui nous avait unis, à cette émotion que nous avions partagée. À la vie, enfin !

 

J’installais des chandeliers, des parfums. J’écoutais des musiques sacrifiées. Je mettais en scène des cérémonies cryptées, feutrées, où se mêlaient les canons sacerdotaux que je connaissais bien ( car j’aimais &agr

Par Thierry Prellier - Publié dans : NOUVELLES
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