L'Histoire de Bertrand.
Je me suis donné la mort il y a une dizaine d'années, je crois. On aime la mort, on la déteste, et puis un jour il vous faut lui donner rendez-vous. Je repose ici, à présent, dans le cimetière de la Blanche, parmi les pierres tumulaires, les fosses, les croix de fonte, parcourant de mon pas funèbre les allées coronales du monastère, foulant le sable, gris de poussières cinéraires.
Je ne te nommerai pas, toi, mon compagnon de mort, vieux moine sourd et idiot qui, le premier, écoute la logorrhée sans fin de mes mémoires d'enfance. Oh ! Je t'en ai déjà évoqué des bribes, mon vieux, des résurgences folles dans les matins d'hiver. Je veux, aujourd'hui que le ciel recommence, te raconter l'histoire de Bertrand qui fut ma seule amour terrestre. J'ai cinq fois l'âge de raison, et la mort m'a saisi en pleine jeunesse, simplement, comme une fin nécessaire à l'histoire de mon ami.
Je l'ai nommé Bertrand, ici, et ce sera le seul travestissement de la réalité. Mon ami portait un autre nom. Que celui-ci reste collé, muché, sur les parois concaves de mon crâne vidé, ainsi que la flatrure interne d'un servage de l'âme. Je te mentirai donc sans cesse, mon vieux, en l'appelant Bertrand. Mais, après avoir hésité longtemps sur les lieux, les circonstances, les faits de notre histoire, je veux laisser tout cela en sa vraie place, en son vrai temps, sur l'île où se glacent mes os.
Ah ! Pauvre vieux ! Que la nature t'a heureusement privé de l'entente et de l'entendement ! Tu me regardes, de tes yeux froids et brouillés, fasciné par les mouvements de mes lèvres fanées, figé dans une attention d'hypnobate funambule, figé sur l'enroulement vertigineux du fil de mes écrits. Vas-y, moine tordu, repais-toi de mes reliques nues, je te dirai tout mon malheur, tout mon bonheur, pour que tu n'en saches jamais rien.
Tu vois, lorsque j'étais vivant, j'ai réuni des preuves, des témoignages. J'ai un plein cartable de photos, de lettres, de carnets de dessin, de débuts de romans, de poèmes aussi, et autres vestiges vénérés dans les staurothèques, reliquaires et lieux sacrés, mais réprouvé avec mépris par les docteurs de la science médicale. Je te reparlerai, de temps en temps, de ces pièces, non pas à conviction, mais à confusion et à déréliction.
C'est un curé de Nantes qui pourrait fournir la première preuve testimoniale. Ce serait une photo de Bertrand, tel que je l'ai rencontré. Il avait dix ou onze ans. Je me souviens de cette photo là ! J'ai dû la voir chez le père Biloin, un jour où, quelques années plus tard, je cherchais des clichés du petit Pierre. ( Ah ! Je te parlerai sans doute aussi du petit Pierre. J'ai écrit, pour lui, mon premier poème. Je te le lirai, plus tard. Je chercherai... Je crois bien l'avoir revu, il y a peu de temps, dans un cahier rongé d'humidité de ma valise ocre rouge.) Sur cette photo, Bertrand est assis, parterre, dans l'herbe, au fond de la cour de récréation. Il joue de la flûte à bec. Et ses yeux baissés lisent une partition posée au sol. Je ne crois pas que j'aie été particulièrement amoureux de lui, cette année-là. C'était la première fois que je participais à un patronage, et j'étais tout heureux de trouver tant d'amis. Mais sans doute le rencontrais-je un peu, au cours des jeux, des baignades, des repas. L'année suivante, je le retrouvais donc comme un visage connu, et il faisait partie de mon équipe du Radeau de la Méduse.
Mes souvenirs sont confus. Qu'importe si je ne les évoque pas dans leur chronologie ? J'avais treize ans alors. Je jouais mon existence entre des passions opposées de pureté et de sensualité. J'oscillais déjà de la vie à la mort, de l'extase mystique au blasphème, de l'eau lustrale à la sanie, convaincu et dubitatif tour à tour, roulé dans les mensonges du monde et dans les miens propres.
Je n'ai pas de photos de cet été-là où Bertrand devint mon ami. Ou bien, peut-être que je confonds tout et que c'est moi qui l'ai pris, jouant de la flûte au fond du jardin. Je ne sais plus...
Eh ! Le vieux ! As-tu connu, à Barbâtre, l'école Saint-Étienne qui s'adossait aux dunes, juste en face de l'église ? C'est là que nous vivions l'été, toute cette troupe d'enfants, pas tout à fait louveteaux, mais portant foulard et béret. Il était mignon, le petit Bertrand avec ses cheveux fauves, ses yeux de chats en caresses, et ses mains délicates soutenant le flûtiau. Nous formions une bonne paire de copains, moi, le grand basané, brûlé de soleil, de deux ans l'aîné, et lui, petit biquet tout blond, fragile comme un ange. Nous partions en excursions sur les rivages circonvoisins, sac au dos, le nez dans les soleils levants.
Mes souvenirs sont égoïstes, étrécis sur notre seule amitié. J'ai oublié les autres enfants, les "Chers Frères" qui nous accompagnaient, les équipes que nous retrouvions après des heures de marche. Mon cerveau calcifié, comme une pierre précieuse au fond d'une géode, ne conserve que l'essentiel de cette vie d'enfance. Bertrand était mon ami.
J'avais découvert la jouissance sexuelle peu avant. À la fin de ma douzième année. Comme tous, je me rongeais le cœur à me demander si j'étais déchu. Je préservais de longs temps de pénitence où je tâchais de rédimer les luxures auxquelles je m'étais laissé aller. Je me lavais avec emphase, et détergeais à l'eau glacée les smegmas honteux de mon sexe recroquevillé. J'exerçais mon corps efflorescent à des mouvements gymniques, offrant ma nudité interdite à l'effort, à la tension, à la déchirure des assouplissements.
Ah ! Pauvre vieux morts que nous sommes ! Les fusées blanches de nos agitations solitaires n'ont plus cette douceur de notre adolescence. Nous étions si beaux, alors, tirant la virgule de nos sexes pour des plaisirs nouveaux ! Et l'on nous a fait croire au péché ! À la folie ! À la déchéance physique ! Où sont-ils, les curés de l’opprobre qui nous ont contraints, qui ont adultéré nos premières extases pour une virginité incomprise ? Où sont-ils les médecins faussaires qui fustigeaient mes caresses phalliques dans leurs Larousse Médicaux, lourds comme des pièges ? Allez ! Vieux moine, viens avec moi. Allons hurler au chapitre de ce cloître, allons brandir l'ostensoir de nos sexes levés dans les fumigations chlorées des thuriféraires en aubes courtes. Que tout le jus qu'ils ont retenu vienne les noyer dans leur hypocrisie glacée ! Eh ! Sacré vieux mort de ma mort ! Tu crois que je ne t'entends pas fourbir ta vieille verge raidie, au fond de ton linceul, dans tes nuits de prières ?
Je m'étais promis, cet été là, de ne pas me toucher, voulant offrir à Dieu la souffrance de ma rétention. En fait, il faut dire que j'avais peur, en collectivité, que l'on devinât mon secret. Chacun, dans son lit, taisait ses élans, craignant que sa respiration ne prît l'ampleur d'un soufflet d'harmonium. Et personne ne disait rien à personne.
Avec Bertrand, je jouais sur le sable, j'écrivais des récits de voyages imaginaires, je croquais du chocolat, acheté en cachette à l'épicier ambulant. Je me souviens qu'un soir de pluie où nous campions, j'avais eu à cœur, en tant que chef d'équipe, de tout faire, de tout préparer, pour préserver mes camarades. Mais c'est surtout Bertrand que je couvais, l'entourant de soins, comme un grand frère attentionné.
Je m'étais blotti, enfin, au crépuscule, dans mon duvet trop froid, et je gisais à l'orée de la toile, comme une momie. Bertrand, petit frère espiègle et caressant, me donnait la becquée de petits bouts de sucre ou de biscuit. Endolori de froid et de fatigue, je laissais l'adorable enfant exciter mon plaisir en distribuant, puis en refusant les miettes savoureuses, petit marionnettiste doucereux tirant les fils du pauvre pantin que je me laissais être.
Le lendemain, au petit jour, nous avons plié la tente et rejoint, sac au dos, avec notre équipe, le vieux quai de l’Herbaudière, l’ancien port, avant qu’ils ne le creusent pour les bateaux de touristes. Nous avons embarqué sur l’Innocent, tout le patronage et les chers frères, et quelques malles de provisions. L’île du pilier est à deux milles de la côte, mais c’est une île ! L’île d’une île, le bout du bout du monde, un territoire de Robinson pour les âmes enfantines éprises de rêves.
Nous avons visité le phare, couru la lande frémissante de lapereaux, cueilli des bouquets de cristes et d’œillets que nous offrions aux frères installés sous la grande toile du campement. Cette Terra incognita fut la notre deux jours durant, et toute une nuit. Nous jouions à empiler des galets plats pour édifier des amers sur le haut de l’estran. Nous cueillons des crabes et des oursins, mais moi seul avais le courage de manger des crevettes vivantes en les étêtant simplement d’un coup d’incisives.
Le soir, frère Federico, qui aimait tant nous apprendre des ritournelles pieuses en italien, nous avait réservé une extraordinaire surprise. Au moyen d’un projecteur portable et d’une génératrice, il organisa, sur le drap volant de la grande tente, la projection du Capitaine Courageux. De quoi nous émouvoir et nous faire pleurer, tous, perdus sur notre vaisseau d’illusion.
Cette nuit-là, l’île du Pilier berça nos cœurs du meilleur de ce qu’on appelle la Fraternité.
J'ai beau fouiller, chercher dans ma mémoire embue, les souvenirs se sont fanés. Je ne peux plus retrouver quand j'ai su que j'aimais Bertrand. Nous avons fait du théâtre ensemble, mais c'était un peu plus tard, je crois ? En fait, nous avons sans doute perdu contact pendant pas mal de temps. Je ne me souviens même plus de lui l'été suivant. Ou bien, en y réfléchissant, c'est peut-être l'année de notre quatrième patronage de juillet que j'ai commencé de l'aimer après avoir eu ce qu'on appelle des attouchements avec lui. Mais, l'ai-je connu entre-temps ?
Mais oui ! Ça y est ! C’est en allant au lycée, lorsque j'avais quatorze ans, que je retrouvai Bertrand. Il était dans une plus petite classe, mais je le rencontrais, de temps à autre. Et puis, nous avons joué dans la salle paroissiale 29° à l'ombre de Labiche, Humulus le muet de Anouilh et Le Médecin volant de Molière, dans la troupe de l'aumônerie.
Ah ! Mon sacré vieux moine, je suis content d'avoir retrouvé cela. Il faut raconter à un pauvre sourd comme toi pour retrouver la mémoire. Tu vois, je croyais que c'étaient des amours enfantines qui nous avaient réunis Bertrand et moi : Mais ce sont plutôt des passions adolescentes. Enfin ! Des passions ! Va savoir ?
Bertrand était de deux ans mon cadet. Et j'appréciais cette amitié où je me sentais grand frère, protecteur. J'aimais les petits; je cherchais toujours la présence des enfants plus jeune que moi, ainsi que le petit Pierre dont je t'ai parlé tout à l'heure.
Ah ! Que ton regard est vide, vieux moine de ma solitude. Tu te souviens du petit Pierre ? Mon premier poème, et la seule joie de le savoir mon ami ?
Les petits, c'était une recherche continuelle. Je trouvais des prétextes pour leur parler, pour participer à leurs jeux. J'avais sans doute l'air godiche avec ma stature d'adolescent vite poussé, parmi la pépinière des gosses toujours plus jeunes. Mais, tel était mon tempérament. Peut-être éprouvais-je une certaine répulsion pour les vanités sexuelles des jeunes gens de mon âge. Les revues pornographiques, les exhibitions chahuteuses, dans les odeurs de toilettes ou de vestiaires, m'inquiétaient plutôt.
Je rêvais d'amours pures, d'angéliques relations, où le sexe n'était d'ailleurs pas absent, mais venait comme un souffle sensuel, sublime de beauté, de grâce et de préciosité. As-tu connu ces contradictions du charnel et du spirituel, cette confrontation déchirante du corps qui veut jouer et jouir, et de l'esprit en quête de perfection et de solennité ?
Et, cependant, me voici, à quinze ans, dans les dunes dorées de la Guérinière, ivre de mon amitié avec Bertrand, comblé par la beauté de ces landes marines que je connais si bien et que j'adore; me voici abandonné à des attouchements banals qui dévoient l'émotion que j'avais d'être seul à seul avec mon ami.
Tiens ! Je vais te montrer encore une photo. Je l'ai prise moi-même, sur la plage, à contre-jour du soleil couchant. Bertrand, de profil, a un genoux dans le sable. Il est comme un écuyer rendant hommage, dévoué, serviable, mais droit et fier face à l'océan, le regard lointain, beau comme un sphinx parfait. Il m'a pris en photo, à son tour, au même endroit, et cette mutuelle capture et offrande de l'image, cette collimation magique de l'œil mécanique, figeant le temps pour un regard perpétuel, avait déjà la force d'un aveu d'amour.
Oh ! Je l'aimais, cet été-là. Faisant semblant de n'avoir que cette amitié bruyante des garçons en patrouille.
Toi qui es moine, tu as dû connaître cela dans les dortoirs douteux des séminaires : tu sais bien... tout ce que le folklore paillard tonitrue dans les Bréviaire du Carabin ! Il y a, dans ces communautés adolescentes de garçons, des rituels tapageurs et cruels où se ricanent les pudeurs blessées. On a peur, on a honte de ses désirs de tendresse, alors ces désirs sont transfigurés en gestes d'arrogance. Ce sont des exhibitions, des violences détournées, des déshabillages vexatoires, des gestes obscènes, des volées de mains sournoises, brutalisant l'intimité, quand elles auraient tant voulu être caresses douces.
C'est ainsi que, ce soir-là, sur les dunes gagnées d'obscurité, nous nous sommes retrouvés, Bertrand et moi. Comme par aventure, comme par bravade, nous avions déclaré que nous nous installerions loin du groupe. Nous savions, l'un et l'autre, que nous nous recherchions. Mais, l'aurions-nous pu avouer ?
Mon compagnon de mort, mon témoin auriculaire qui ricanes dans ta surdité ironique, peux-tu comprendre la misère de ces amours adolescentes, Qui s'interdisent à elles-mêmes l'aveu de leur émotion ?
Nous étions enfin seuls, et loin de tous. J'ai bousculé Bertrand, comme un chaton qui lance la patte à son frère de lait. Lui m'a regriffé et, dans un tumulte vif et fougueux de querelle féline, nous avons, chacun, agrippé le sexe de l'autre pour une succussion batailleuse et enragée. Il n'avait fallu que quelques secondes de cette rixe pour que mon petit copain se recroquevillât sur lui-même. Hébété, je lui demandai pourquoi il se réfugiait ainsi, et ce qu'il se passait. Sa réponse, cinglante et désagréable brisa ce qui pouvait rester de plaisir à cette mascarade violente. Il avait juté, comme nous disions alors, et cela arrivait comme une mauvaise chance et non comme un plaisir. Je restais seul, écœuré, frustré, avec ma verge raide, abandonné tout à coup après ce corps à corps imbécile.
Tiens ! Vieux moine de ma nuit, viens avec moi traîner dans le cloître mouillé. Allez ! Je te tiendrai le bras. Nous sommes morts, mon vieux, enfermés dans ce monastère usé, comme des fantômes cénobitiques. Tu as une gueule infecte de momie pourrissante, et moi, je ne suis plus qu'un squelette hâve, perdu dans cet enfer de bousculades. On me pousse, on me parle, on me triture, on me torture. Des aiguilles sournoises forment des griffes aux mains des anges ; on me perd dans des couloirs sonores, on me laisse dans des tombeaux muets, dans des cercueils blancs, capitonnés, trop grands pour moi, dont on visse sans fin les couvercles odieux. Allez ! Viens ! Allons boire l'air glacé de la nuit noire.
C'était une nuit aussi noire, que celle où Bertrand, sans le vouloir, sans le savoir, m'offrit le premier rituel du sang. Cette blessure symbolique me faisait femme, me faisait agneau, offert au tranchant de l'arme, pour une pactation d'éternelle adoration.
J'avais pelé des fruits que nous mangions ensemble autour d'un feu mourant. La nuit était sans fin. Je piquais, du bout de ma lame effilée, des morceaux que j'offrais à Bertrand ou que je mordais moi-même. Soudain, par facétie, mon copain voulut attraper, avant que je le croque, un quartier piqué sur le canif. Sa main, maladroite, me gifla le visage, et le fil du couteau caressa et trancha mes lèvres muettes. Ma bouche, comme un sexe de fillette nubile vivant ses ménarches, pleurait un sang brûlant. Le petit Bertrand, désolé, précipita sa main fine pour retenir les ruisseaux carmins. Et cette caresse de ses doigts d'enfant sur mes baisers baignés de rouge épais, cette supplication secrète de ses yeux pour que je ne trahisse pas aux autres la naïve brutalité de son geste : Toutes ces attitudes silencieuses de douleur, de confusion, de complicité, avaient une force religieuse de cérémonie oblative. Il avait entaillé mon sourire virginal pour en faire un reflet sexuel, une vulve vive, au cœur de mon visage, où ses doigts longs et doux tamponnaient, d'un mouchoir blanc, la sève rougeoyante.
Nous nous étions écartés, loin du feu, loin du groupe, pour que l'on ne soupçonnât pas la violence et la tendresse qui nous avaient saisis. Bertrand me suppliait des yeux pour que je ne le dénonce pas, que je ne le trahisse pas. Et moi, je suppliais le ciel que mon ami ressentît l'émotion que je connaissais.
Je le trouvais beau, Bertrand, avec son air enfantin, sa finesse chérubine, et ses longs cheveux blondissants qui retombaient sans cesse, voilant sa face de Christ enfant. Ainsi que des moinillons d'enluminures pieuses, on nous voyait ensemble aux prières vespérales, à la messe, jouant, moi de la guitare, et lui de la clarinette, ou bien chantant en contrepoint un bel Alléluia. Nous étions amis, deux ravissants petits bienheureux des hagiographies de catéchisme, une image de pureté dans la foisonnante brutalité de la troupe masculine du patronage. Le cher frère Joël nous aimait bien, tous les deux, et nous avait même offert des glaces au quatorze juillet. Mais, si cette vision de notre douce amitié est vraie, il faut y ajouter les malaises et les préoccupations qui nous froissaient le cœur ou, tout au moins, qui froissaient le mien puisque nous n'avons guère parlé de nos sentiments ni de nos désirs.
Bien sûr, j'avais envie de le tenir dans mes bras, mon petit Bertrand, mon benjamin, mon frère de rêve ; j'avais envie que nos chahuts se fassent étreintes, que nos agaceries deviennent caresses, que nos complicités s'érigent en découvertes de nos corps interdits. J'avais envie de voir son cul et d'offrir le mien, j'avais envie de partager mes spasmes de plaisir, de lui offrir ma jouissance, d'apprivoiser la sienne. J'avais envie de je ne sais quel partage des corps et des cris, pour une amour de sexe et de sève. Et nous n'avons pu que nous arracher une branlée furtive, d'une main coupable et frénétique, où lui seul a juté, comme avec douleur et dépit, renfrognés dans notre déception indicible où je suis resté à la fois insatisfait, frustré de ce plaisir que j'avais voulu lui offrir, qui s'était mué en désagrément, et volé de cette jouissance que j'aurais tant voulu lui devoir.
Tu es sourd, mon vieux moine, et l'on a dû te brocarder mille fois sur cette fameuse perversion-qui-rend-sourd. As-tu cherché, dans les vieux dictionnaires ce que les doctes lexicographes ont jugé bon de dire à ce sujet ?
Ah ! Nous pouvions cacher le secret de nos jouissances, et craindre tous les mots ! Je regardais mon teint qui risquait de devenir olivâtre; j'examinais mon corps Qui pouvait s'étioler, et mes yeux s'embrumer dans une jaunissure coupable. J'apprenais aussi les mots : masturbation, onanisme, chiromanie, et leurs multiples traductions argotiques...
Je me lançais, seul, dans des débats théologiens, dans des arguties de jésuite. Si on ne s'aidait pas de la main mais, qu'avec beaucoup d'effort, on jouissait dans son oreiller, est-ce que cela comptait ? Et si on le faisait avec un autre ? Ce que j'avais, hélas, adultéré dans notre escapade dunaire mais dont l'idée remplissait tous mes phantasmes d'alors, ce n'était plus de la masturbation puisqu'on était à deux ! ? Est-ce cela que les romans appelaient des caresses ? Pour moi, caresse s'employait pour des glissées douces de la main sur la peau. L'agitation de la branlette devait-elle s'appeler caresse aussi ?
On s'invente mille péchés lorsque l'impudique confession menace. Et aucun ne sera avoué. Les dictionnaires sont veules, qui glosent sur des mots définis avec des pincettes, sur des vocables qu'ils feignent de ne pas reconnaître. Ils ne se sont jamais touchés, dis, les collaborateurs du Grand Larousse du XXème Siècle ? Ils ne savent pas que branler ne signifie pas seulement chanceler ou osciller ? Ils n'auraient pas pu évoquer les phantasmes, les plaisirs, (les culpabilités certes aussi ) mais enfin et surtout la quasi-unanimité de l'usage onaniste ? Je croyais être rare, être seul, peut-être, à tant me traire le sexe pour mes solitaires mulsions, et j'en ressentais une angoisse et une gloire contradictoires.
Mes lèvres avaient gardé une subtile cicatrice, une tension perpétuée, un relief intérieur que ma langue seule savait deviner sur le labre et le labium, tel un éternel baiser, vulnéraire et douloureux.
Cet été-là, nous avons joué, pour le petit public du patronage, une pièce de Labiche : Les deux timides. Regarde comme nous jouions : partout et toujours, en promenade, sur la plage, en chevauchée à bicyclette, nous répétions nos rôles, déclamant les répliques dans des postures incongrues. Je faisais le personnage de l'un des timides, le Prétendant, et Bertrand jouait la jeune fille à marier. Ah ! Quelle magie que l'illusion théâtrale ! Je croyais, dur comme fer, que je serai acteur toute ma vie. C'était une passion, et l'objet de mes lectures, de mon travail. Mais surtout, en cette occasion, cela me permis, devant tous, comme pour une véritable cérémonie, de proclamer mon amour indicible.
J'étais là, sur la scène ( que nous avions construite avec des bancs, dans la majesté encadrée d'un théâtre à l'italienne de fortune, les rideaux de drap flottant au vent ) revêtu fièrement d'un habit à queue-de-pie. J'étais là pour de faux mais pour de vrai aussi. Et je pensais très fort, en moi-même, que mes paroles n'étaient plus du jeu.
Bertrand, apprêté en demoiselle, avec ses longs cheveux blonds, fardé, paré de dentelles et, tout simplement émouvant avec son sourire tout proche, faisait battre mon cœur, battre mon sang. Je m'agenouillais devant lui et, proclamant intérieurement la sincérité, la réalité de la situation, je lui disais : « Je vous aime, je vous adore... »
Sacré moine paillard ! Sacré goliard de ma mort ! Je vois tes babines baver, comme si tu comprenais la folie de mes souvenirs ; je te vois ricaner en diable lorsque mes mains se joignent pour un aveu trop souvent différé. Non ! Non ! Ne te méprends pas. Tes mains ignobles dessinent autour de moi des silhouettes arrondies. Tu sens la vague d’érotisme, d’amour sublime, de feu charnel, qui me porte en avant. Mais ce ne sont pas tes banales et impures chevauchées de tribades que je t’évoque : ce sont des amours, folles et pures, comme peuvent l’être les errances adolescentes. Allons ! Ne t’agite pas ainsi. Les contorsions des damnés ne font que redoubler la vigilance de nos tortionnaires.
Quittons ces tombes souffreteuses, et rejoignons la côte, au-delà des chênes-verts. Les morts ont l’infini pour seul miroir. Les reflets noirs berceront notre nuit.
Une année, presque encore, a passé. C’est au printemps, peu après mes seize ans que j’ai vécu avec Bertrand un moment que j’ai appelé notre étreinte.
Ah ! Quelle confusion et quel dépit en moi de n’avoir pas su mieux... ( je cherche le verbe qu’il me faut choisir ici ) mieux vivre ? Mieux comprendre ? Mieux profiter ? Non ! Rien de cela ne va. De n’avoir pas su sortir du jeu, sortir du théâtre de la réalité de l’être.
Je ne vais pas te raconter tout cela en un récit détaillé et chronologique. Je me suis tant ressassé ces trois jours de passion, que ma mémoire se mettrait à balbutier. Là encore, j’ai des documents, des preuves que je te montrerai : une lettre écrite un an après et que je n’ai jamais envoyée, et peut-être une ou deux rédactions laborieuses pour m’agriffer à mes souvenirs délébiles.
La relation amoureuse, même si elle m’a comblé, ( et frustré tour à tour ) reste, après tout, une péripétie, sinon banale, du moins partagée par beaucoup. Cependant je crois que nous avions, à la fois, dépassé les simples curiosité d’amis adolescents et, a contrario, conservé des gestes enfantins. C’était une relation charnelle, angélique et légère. Le surprenant de tout cela, c’est qu’à force d’avoir revécu mille fois en pensées ces jours partagés avec Bertrand, je suis incapable de savoir si nous avons goûté nos plaisirs une ou deux fois. Mais qu’importe, au fond !
Quel malaise rétrospectif m’a envahi dans les jours suivants, et me préoccupe toujours, d’avoir tenu des propos si naïfs sur le baiser, sans me douter de rien. Car si, bien sûr, j’espérais, en partageant ces trois jours de vacances avec Bertrand, échanger avec lui des caresses amoureuses, jamais je n’ai pensé à l’embrasser, jamais je n’avais supposé sa bouche contre ma bouche.
Le premier soir, donc, comme nous bavardions à plusieurs, je me souviens d’avoir évoqué l’idée que, dans mon esprit, ma virginité nuptiale se révélait plutôt dans ce baiser jamais encore esquissé, et que je réservais à la vraie, à la seule épouse qui partagerait ma vie. Je voulais offrir, à cette idéale promise, ce qui s’offre pour la première amour, l’unique, celle qui comble toute une existence. Il me semble, lorsque j’essaie aujourd’hui de comprendre cela, que je portais en moi l’espoir d’une sorte d’union sublime et solennelle, l’idée de la grande amour romantique et fervente. Où plaçais-je, dans tout cela, ma passion pour Bertrand ? Je ne peux me l’expliquer aujourd’hui. Et la mort qui m’étreint a perdu toutes les justifications de cette pensée dédoublée.
Dans la nuit, parmi le silence religieux de la chambre, nous étions côte à côte, non pas corps à corps comme en des amours d’adultes, mais bord à bord ainsi que des dauphins qui se frôlent et se glissent. Et puis, sans que j’aie vu quoi que ce soit, dans la nuit profonde où nous baignions, le visage de Bertrand s’est accosté au mien. Je n’y pensais pas, je ne l’avais seulement pas supposé. Non pas que cela me parût impossible, ou incongru, ou déplacé. Non ! Je n’y avais jamais pensé.
Le premier baiser, c’est un peu le seul. Contrairement à tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivit dont le souvenir me reste flou, évanescent et fragile, le baiser de Bertrand, lui, est vivant. Je l’ai partagé hier, tout à l’heure. C’est comme si je l’échangeais encore, et toujours, chaque nuit de ma mort.
Ce fut une caresse immobile, grave et muette, comme un serment que l’on échange d’un clignement des yeux, d’une poignée de main. Il faisait nuit et je vois pourtant encore, avec une lucidité eidétique, le geste doux de son visage, le murmure de nos souffles secrets. Je vois le duvet premier de sa lèvre, ce velours naissant d’une finesse ciliaire, l’humidité chaude et nouvelle de sa bouche, précieuse dans la nuit.
Ce baiser est éternel en mon âme perdue.
Mais, en moi, une sorte de malaise s’insinuait, évanescent. Un doute, une réserve qui ternissait l’éclat de mon bonheur. Connais-tu le doute, moine sourd, connais-tu cette abominable imperfection de l’esprit en suspens ? Vieux compagnon de ma mort démentielle, as-tu douté un jour pour un regard fragile, un silence perpétué ?
Alors je repensais sans cesse à ces heures délicieuses, à nos amours légères, à tout cela. Jamais nous n’avions parlé d’amour. Oh ! Je l’aimais, tu peux me croire. Et, pour ma mort renouvelée, je l’aime sans cesse, de toutes mes agonies.
Et peut-être ne m’aimait-il pas ? Peut-être n’était-ce qu’un jeu, qu’une débauche ironique. Comme il me repoussait, parfois, d’un rire aigu auquel je me blessais ! Comme il était égoïste, aussi, m’oubliant après son plaisir ! Et quelle déception, pour moi, au cœur de tant d’amour, de devoir lui chuchoter, lui quémander, avec humiliation, la caresse à mon sexe, qu’il avait négligée !
Mais, a contrario, sa caresse était douce et longue et lente, comme une marée sans fin qui ennoie un continent entier.
Bertrand m’aimait. J’en étais sûr. Et puis je le perdais, pour des heures insipides, pour des banalités.
Aussi, ce baiser qu’il m’avait offert, qu’il m’avait volé dans la nuit extasiée : était-ce une évidente manifestation de son amour ? Ou une moquerie, une désacralisation narquoise de mes rêves de pureté ? Avait-il déjà embrassé ? N’étais-je que l’objet d’un jeu répété ? Non ! Ce n’était pas possible ! Un baiser est une caresse solennelle entre toutes, un serment amoureux, une muette profession de cœur. Cela avait bien plus d’importance que nos caresses sensuelles.
On peut se faire jouir seul, mais le baiser est un partage nécessaire, la plus intime communion. Et pourtant, je doutais encore. Soupesant les évidences, les convictions, les apparences et les suppositions.
Je quittais Bertrand, après ces trois jour, au sortir de la Messe Pascale, heureux, comblé de toutes nos amours tacites, mais amer de n’avoir pas su échanger un mot de nos sentiments. Car, moi-même, je ne disais rien, n’osant avouer avec des phrases ce que je révélais avec mes regards, mes attentions, mes caresses. Peut-être souffrait-il de la même incomplétude que moi ?
La mer est houleuse et noire, vaste reflet émietté de nos âmes damnées. J’aime cette perpétuelle claque des lames sombres sur le mur résigné qui protège le bois de la blanche. L’écume, bouleversée, lèche et relèche encore les pierres pâles et creuses. Des giclées bouillonnantes fusent en gerbes diaphanes ainsi qu’un vaste et irraisonné jeu de jets d’eau.
Viens là ! Suivons, en haut, ce vieux mur, au-dessus du tumulte balancé des vagues incessantes. Nous nous ferons peur, encore, au-delà de notre mort, goûtant l’ultime dégoût de l’espoir dans les crachins et les crachats de l’océan écœuré.
Viens là, moine essorillé, allons crever encore nos tympans lacérés, allons briser nos cordes vocales en hurlant, nous aussi, face à la tempête froide, l’effroi de nos douleurs humaines . . . Bertrand ! !
Je ne savais rien de Bertrand. Nous ne nous étions rien dit, et notre rencontre pascale n’avait peut-être pas d’importance. Pour moi, ravagé de doutes, de désirs, de délires, ma vie était transformée, comme échouée sur un îlot inconnu. Je ne pensais plus à rien qu’à ces instants sacrés de notre communion. Je me répétais sans cesse les scènes successives de ces trois jours de rêve. J’en suivais le chemin, j’en goûtais les douceurs, j’en redoutais les heures perdues, je m’en reprochais les hésitations, les silences qui étaient peut-être des désaveux. Dans la solitude de mes nuits volontaires, je rejouais nos rôles, je redisais nos longs tacets, je me branlais, doucement, douloureusement, de cette main lente et fragile dont il m’avait bercé le sexe. Je me faisais jouir en souffrance, je hurlais mes baisers froids dans le vide, titubant de ne pas retrouver la bouche de mon petit Bertrand. Je faisais cela, en mémoire de Lui.
Je ne l’avais seulement pas vu nu ! Je ne connaissais ni ses fesses, ni la raideur de sa verge nouvelle. C’est à peine si, dans l’ombre du demi-soir, j’avais pu contempler ses épaules et son dos, et ses reins que je dénudais peu à peu au prétexte d’un massage. Quelle contradiction ! Je me contenterais d’un sourire, d’une complicité lointaine, aujourd’hui. Et pourtant, insatiable, au sortir de nos brèves amours, je regrettais déjà son petit cul que je ne pourrais jamais dessiner, son corps fluets, sa virilité d’enfant pubère que je n’aurais jamais osé photographier.
Il me manque les images. De nos cinq sens, la vision est le seul pour lequel, communément, on convoite de conserver une mémoire, une mémoire réelle ( j’allais dire palpable ) une mémoire probante, consultable, transmissible. Je l’aurais portraituré, Bertrand, je l’aurais saisi dans la boîte noire d’un appareil photo, je pourrais te convaincre de son existence, de sa beauté, de sa sensualité apolline.
Tes oreilles mortes n’entendent pas mes confessions, mais, sale moine indifférent, tu aurais su la beauté de mon petit ami. Oh ! Les deux ou trois clichés que j’ai réunis dans mon album ne portent pas la force folle de mes désirs ! J’aurais tant aimé jouir, encore aujourd’hui, devant l’image de son corps dévoilé, devant son sexe levé, devant son cul, ses lèvres nues et son sourire charmant ! Devant son regard, simplement. Son regard caressant aux heures où il m’aimait ; son regard . . . juvénile et joyeux, où je ne peux plus me plonger.
Je me souviens, un jour, avoir rencontré une figure enfantine où je croyais revoir Bertrand. C’était à la messe, une petite fille assise tout près de moi, le front haut tantôt dégagé, tantôt drapé du rideau de lourdes mèches déferlées. Je croyais le voir, mon ami perdu. Je retrouvais ses lèvres pinçant le bec noir de sa clarinette, j’entendais le roulis frais de sa voix aiguë, le frémissement de ses narines futiles, légères comme un sourire internel. Je pleurai, ce jour-là, comme chaque jour sans doute, mais avec plus de saveur.
Quelle idée ! De ne vouloir conserver de ses amours que des souvenirs photographiques ! Quelle réduction ! Quelle cécité ! Toi qui es sourd, mon vieux compagnon de moine, compagnon de mort, te souviens-tu d’anciennes voix ? Entends-tu résonner, dans la voûte étonnée de ton crâne fissile, des timbres récurrents ?
Ah ! Si je pouvais me retrouver près de mon petit Bertrand, je ne me contenterais pas de la photographier sous tous les angles, de le fouiller de mon regard voleur et volatile, il faudrait aussi que j’enregistre le son de ses paroles, le bruit de son pas qui vient, l’éclaboussure de son rire enfantin, les mélodies oubliées qu’il jouait avec moi, le souffle de sa respiration quand nous jouions à la bagarre, et son souffle immobile, quand il m’a embrassé.
J’empreindrais sa main dans des kaolins, puis j’embaumerais son sexe d’argiles figulines, je masquerais de plâtre son visage mobile pour façonner encore ses profils tant aimés.
Quant au goût et à l’odorat, il me faudrait, comme en des rituels magiques, conserver des mèches de cheveux odorantes, des linges imprégnés de flaveurs éternelles. Il suffirait d’enflaconner des larmes et du sang, de garder en des fioles précieuses comme des ciboires la libation des giclées que je n’ai pas goûtées, pour de sublimes et subliminales eucharisties.
Nous n’avons jamais reparlé de ces vacances-là, avec Bertrand. Nous étions deux camarades de lycée, sans plus. Je vivais une vie normale d’adolescent, avec les plaisirs et les doutes, les vigueurs et les lassitudes de mon âge.
Pourtant, chaque soir, à ma ferveur chrétienne, à mes prières sincères, s’ajoutait un rituel, un culte secret que je rendais à mon ami. Et peut-être d’ailleurs, non pas à Bertrand lui-même, mais à l’Amour qui nous avait unis, à cette émotion que nous avions partagée. À la vie, enfin !
J’installais des chandeliers, des parfums. J’écoutais des musiques sacrifiées. Je mettais en scène des cérémonies cryptées, feutrées, où se mêlaient les canons sacerdotaux que je connaissais bien ( car j’aimais &agr
Commentaires